Heux-SeviISTOIRE DES DEUX SEVI

 

            

Deux-Sevi (Les) (Dui Sevi)

 

canton de Corse-du-Sud dans l'arrondissement d'Ajaccio, chef-lieu Piana; 2 500 hab., 9 communes, 39 679 ha. L'ancien canton de Piana ajouté à celui d'Evisa forment un vaste triangle, appuyé sur le col de Vergio et la commune d'Evisa à l'est et ouvert sur la mer à l'ouest, où il englobe tout le golfe de Porto et les indentations de Cargèse. Il a été formé en 1973; on avait déjà distingué, entre 1790 et 1824, un Sevi in Dentru (ou Sevindentro, de l'intérieur), en fait et paradoxalement celui de Piana, et un Sevi in Fora (ou Sevinfuori, du dehors), celui d'Evisa.

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Introduction           

Le canton Les Deux-Sevi, situé dans l’arrondissement d’Ajaccio, a été créé par le décret du 18 août 1973, en remplacement des cantons d’Evisa et de Piana, dits de Sevendentro et Sevinfuori de 1790 à 1824. Formé de neuf communes (Piana, Cargèse, Cristinacce, Evisa, Marignana, Osani, Ota, Partinello, Serriera), il confine, au nord, au département de la Haute-Corse, à l’est et au sud, au canton des Deux-Sorru et s’étire, à l’ouest, le long d’une côte rocheuse, du débouché du ruisseau de Bubbia dans le golfe de Sagone à la Punta Nera, extrémité nord de la baie d’Elbo.

 

Vue d'Ota et du golfe de Porto, prise du défilé de la Spelunca

 

Caractérisé par son appartenance à la Corse hercynienne, au relief rajeuni lors de l'orogenèse alpine, ce territoire de 400 km², soit environ 5% de la superficie de l'île, se distingue par la diversité de ses paysages. Les reliefs hardis dominant le golfe de Porto, dus, comme le souligne le géologue Alain Gauthier, aux granits alcalins et aux affleurements de roches effusives, de la presqu'île de Scandola au cap Senino (ignimbrites, rhyolites, basaltes, formations andésitiques), contrastent avec les zones plus déprimées du golfe de Sagone. Ces sites subjuguent par leur magnificence de nombreux voyageurs, tel le prince Roland Bonaparte. Celui-ci note dans son récit de voyage, édité en 1891: "Au col [de Parma], le paysage devient féerique : on a à ses pieds les eaux calmes du golfe de Girolata... Ce golfe étonne par la sauvagerie de ses côtes escarpées et la brusquerie de ses découpures. Il est ceint tout entier d'une muraille sanglante de granit rouge, et dans la mer bleue ces rochers écarlates se reflètent... Le golfe de Porto, que l'on découvre ensuite après avoir franchi le petit col de la Croix, est encore beaucoup plus beau... Les rochers noirs alternent avec les granits rouges et donnent un cachet particulier à toute cette région, sans aucun doute, une des plus belles de Corse, pour celui qui n'est pas l'ennemi des couleurs flamboyantes et de la nature sauvage... La route qui suit la côte sud du golfe s'élève assez rapidement à travers une série de ravins aux pentes abruptes et remplies d'une végétation des plus luxuriantes. On dirait des cascades de verdure se précipitant dans le golfe, aux eaux bleues frangées d'écume. C'est le maquis, l'impénétrable maquis, formé de chênes verts, de genévriers, d'arbousiers, de lentisques, d'alaternes, de bruyères, de lauriers-thyms, de myrtes et de buis, que relient entre eux, les mêlant comme des chevelures, les clématites enlaçantes, des fougères monstrueuses, des chèvrefeuilles, des cistes, des romarins, des lavandes, des ronces, jetant sur le dos des monts une inextricable toison. Cette forêt qui cesse au bout d'une heure de montée, est dominée par une arête de rochers curieusement découpés en vastes aiguilles dénudées, s'élevant d'un seul jet au-dessus de cet océan de verdure qui ne se termine qu'au niveau de la mer... La route qui traverse cette région appelée Calanche, s'accroche pour ainsi dire aux parois des rochers ; de grands murs de soutènement ou des ponts la conduisent aux étroites échancrures taillées dans les rochers et qui font communiquer toutes ces étroites vallées tombant dans la mer au milieu d'éboulements de pierres, qui de loin ressemblent à des scories, tellement elles sont boursouflées et remplies de cavités, souvent pleines d'une terre rougeâtre où poussent quelques brins d'herbe. Au moment où nous entrâmes au milieu de cette forêt de granit pourpré, le soleil venait de disparaître derrière la ligne d'horizon... Nous avancions dans un clair-obscur qui faisait ressortir davantage les dentelures des crêtes rocheuses, se projetant sur le fond jaune d'or du ciel qui, au-dessus de nos têtes, passait par toutes les nuances du bleu pour arriver au noir... Au-delà de Piana, la route franchit un petit contrefort montagneux... avant de descendre dans la vallée de Chioni... voici bientôt le charmant village de Cargèse, construit en amphithéâtre à une cinquantaine de mètres au-dessus de la mer, entre deux collines portant chacune une tour..." Émile Bergerat, compagnon de voyage du prince, fait, à son tour, partager son émerveillement au lecteur de la Chasse au mouflon. Décrivant "les golfes miroitants et porphyriques que le soleil embrase chaque soir de ses pourpres", il poursuit : "l'enchantement des yeux est continuel et la succession des tableaux est toujours si majestueuse dans sa variété que l'émotion vous gagne... Le golfe de Sagone oppose une antithèse assez violente à celui de Porto. C'est une anse fertile, verdoyante... La vue se repose et l'esprit s'apaise. Le golfe est d'ailleurs magnifique, deux fois plus large que le golfe Rouge... Il est très sûr"...

 

Piana, Calanche. Taffoni.

 

La "magie des lieux" éloignés du rivage est tout aussi prégnante. Ainsi le paysagiste anglais Edward Lear évoque-t-il dans son journal, en 1868, "la splendeur jaillissante, terrifiante" de la vallée du Porto. "De gigantesques pyramides rocheuses vous toisent, surgies de la châtaigneraie. Les sommets déchiquetés ornés d'écharpes de brume transpercent l'azur limpide ; une grandiosité que je constate, sans exagérer... Ce chemin est emmitouflé dans une épaisse couverture boisée de châtaigniers, d'ilex... Je distingue le village d'Ota perché sur une paroi, prisonnier de terribles sommets prêts à l'anéantir. Plus haut, la gorge resserrée se replie derrière les sommets vertigineux, sinistre conjugaison de la grisaille ténébreuse du granite et des gouffres insondables. La disproportion de ces scènes grandioses annihile les efforts du peintre. La route frôle, téméraire, les précipices puis traverse la vallée au fond de laquelle vous distinguez Cristinacce et d'autres localités... Me voici enfin à Evisa, l'un des plus hauts villages de Corse..."

 

La particularité du canton, déterminée par ses caractères physiques, est renforcée par les données de la démographie. Cette circonscription possède, en effet, l'une des plus faibles densités de population de la Corse (7 hab./km² en 1990), ainsi que le fait apparaître une récente étude de l'I.N.S.E.E. Il en était déjà ainsi à l'époque moderne, comme le met en lumière une documentation éparse. Nous retiendrons, notamment, l'existence de 30 feux à Ota en 1531, de 165 soumis au paiement de la taille dans la piève de Salogna en 1537 ou encore le dénombrement, en 1589, de 35 feux à Evisa, de 30 feux à Cristinacce et Marignana, relevé par Mgr Mascardi, visiteur apostolique.

 

Les recensements, de la seconde moitié du XVIIIe siècle à la fin du XIXe siècle, tout en révélant une croissance démographique soutenue (1 817 habitants en 1769, 2 829 en 1800, 7 699 en 1891) soulignent, à leur tour, la faiblesse de l'occupation de l'espace, la plus forte densité étant de 19 hab./km². Au cours du XXe siècle, la population s'infléchit pour ne compter que 2 700 habitants en 1982 et 2 600 en 1990. La prédominance de reliefs très accidentés, la fréquence des épidémies affectant jadis la Corse (mentionnons, entre autres, la grande peste de 1348 décimant la population de l'île, si l'on en croit le chroniqueur florentin Giovanni Villani ou encore celles de 1450, 1498, 1525, 1528, 1529 ou 1580...), des récessions économiques (disettes successives et famines mentionnées par les sources du XVIe siècle au XVIIIe siècle) et, avant tout, l'histoire tourmentée de ce territoire expliquent, essentiellement, ce trait du peuplement.

 

                                   

"Figurez-vous une montagne encore en chaos, une tempête de montagnes que séparent des ravins étroits où roulent des torrents, d'immenses vagues de granit et de géantes ondulations de terre couvertes de maquis ou de hautes forêts de châtaigniers et de pins..."

 

Guy de MAUPASSANT, Une vie

            Des origines au Bas Moyen Age

           

L'approche anthropique du territoire, de la préhistoire à la domination pisane, demeure malaisée, en raison de la rareté des vestiges matériels et des sources écrites. En l'état actuel de la recherche, les traces les plus anciennes du peuplement, comme celles de l'abri-sous-roche de l'îlot de Gargalo, datent du néolithique.

 

L'occupation de cet ensemble, des zones côtières aux hautes vallées, est accomplie, semble-t-il, au cours de la protohistoire. Des gisements archéologiques datant de cette période ont notamment été repérés à Paomia, Partinello, Curzo, Cristinacce, Chidazzo et Marignana.

 

L'époque romaine (259 avant J.-C. - 455 après J.-C.) garde une grande part de mystère. Seule une brève notation du géographe Ptolémée d'Alexandrie, dans sa Description de la Corse, au IIe siècle après J.-C., semble partiellement se rapporter à cet espace : ce dernier mentionne, en effet, parmi les "douze peuples vivant en villages dans l'île", les Kerouinoi, établis, selon des historiens modernes, dans la haute vallée du Porto... Des indices épars telles les découvertes d'une stèle romaine avec buste de femme, sur le territoire de Piana, d'urnes funéraires et de tombes à inhumation dans les communes de Cargèse, Osani, Ota ou Partinello, révèlent, par ailleurs, l'existence d'influences romaines.

 

Le Haut Moyen-Age n'échappe pas davantage à la nuit. Nous ignorons tout de la résonance, sur cette région, des dominations vandale, byzantine et lombarde, du milieu du Ve siècle au troisième quart du VIIIe siècle. Les structures sociales demeurent elles aussi méconnues, même si l'on peut penser que "la tribu et le clan demeurèrent sans doute longtemps l'unité de base de l'organisation sociale" (Silio P. P. Scalfati, La Corse médiévale,). Des caractéristiques de cette période, mises en lumière par les récents travaux du recteur de l'Institut Pontifical d'archéologie chrétienne, Philippe Pergola, pour des sites de Haute-Corse, peuvent être cependant dégagées. Celle-ci est marquée, semble-t-il, par la permanence des lieux habités depuis l'époque républicaine romaine et par la misère des populations confrontées, dès la fin du Bas-Empire, à l'effondrement de l'économie insulaire, malgré une légère reprise au cours du VIIIe siècle, misère qu'aggravent encore des exactions fiscales, comme celles des officiers byzantins, dénoncées par le pape Grégoire le Grand dans une lettre adressée en 595 à l'impératrice Constantina.

 

La correspondance du Souverain Pontife témoigne également de l'état alarmant de l'église insulaire à la fin du VIe siècle et de la fragilité de la christianisation entreprise sous le Bas-Empire romain et probablement développée lors de la présence en Corse d'évêques africains exilés par le roi vandale Thrasamund (493-523) : vacance des évêchés, non-respect de la discipline ecclésiastique, relâchement des mœurs, retour des habitants aux cultes idolâtres... Une remise en ordre s'impose. Celle du diocèse de Sagone, auquel appartient l’actuel territoire cantonal, sera confiée par le pape au visiteur apostolique Léon, "évêque en Corse" en 591.

 

Les IXe et Xe siècles sont porteurs de nouveaux maux. La Corse est, en effet, soumise continuellement aux raids dévastateurs de la piraterie sarrasine et à une présence musulmane intermittente sur son littoral. Ni le Saint-Siège, revendiquant la souveraineté de l'île, ni ses alliés carolingiens, occupés à la réorganisation du royaume d'Italie, ne sont alors en mesure d'assurer sa défense. C'est aux marquis de Toscane, de la lignée des Obertenghi, revêtus du titre de tutores Corsicae, qu'est donc confié le soin de la protéger. Ils n'y parviendront qu'au début du XIe siècle...

 

Cette insécurité permanente entraîne simultanément une recomposition de l'habitat, les implantations côtières étant abandonnées au profit de sites de hauteur, et l'exil de nombreux insulaires en Italie continentale, plus particulièrement à Rome, notamment sous le pontificat de Léon IV (847-855) qui favorisera l'installation de colonies corses à Ostie et dans la cité du Vatican. La victoire remportée sur les Maures par les flottes génoise et pisane au début du XIe siècle mettra fin aux incursions et à la domination musulmane dans la mer Tyrrhénienne.

 

Le XIe siècle se distingue par l'enchâtellement ou incastellamento de petits seigneurs locaux appartenant à une aristocratie insulaire mise en lumière dès la fin du VIe siècle par la correspondance du pape Grégoire le Grand. Ainsi en est-il, en particulier, de Rollandino, seigneur cinarchese descendant, selon la chronique, de Cinarco, ancêtre éponyme de ce clan seigneurial et fils du légendaire prince romain de la reconquête sur les Maures, Hugo Colonna. Il se fortifie au lieu-dit Ghjineparu, dans les Calanche de Piana, tandis que des nobles, encore inconnus, "barrent" l'éperon rocheux dominant la Spelunca, à Evisa... C'est à cette aristocratie turbulente dont les membres, rivaux, ne cessent de guerroyer entre eux, qu'est due l'anarchie de ce siècle. Celle-ci favorisera l'intervention du pape Grégoire VII en 1077. Réaffirmant la suzeraineté de l'Église romaine sur la Corse, le Souverain Pontife répondra à l'attente de certains insulaires -qui en avaient appelé au Saint-Siège pour le rétablissement de la paix- et confiera à Landolfe, évêque de Pise, et à ses successeurs, nommés vicaires apostoliques, le soin de remettre en ordre les affaires temporelles et spirituelles de l'île.

 

Du Bas Moyen Age aux Temps Modernes : heurs et malheurs d'un territoire

           

La période pisane (1077-1284), définie par les chroniqueurs insulaires comme un véritable âge d'or au cours duquel "la paix et l'union profonde firent oublier les malheurs du temps passé" est marquée par une situation politique plus stable, favorable à la reprise des activités même si celle-ci, il est vrai, n'est pas déprise de toute tension. Ainsi en est-il des communautés agro-pastorales retrouvant un rythme de vie accordé à celui de la transhumance, comme le révèle notamment la réoccupation progressive des terres indivises consacrées au libre parcours des troupeaux et à des cultures intermittentes, en bordure des golfes de Porto et de Sagone. Les documents notariés génois du XIIIe siècle mettent en lumière, par ailleurs, l'existence d'échanges commerciaux entre Bonifacio, préside génois depuis 1195, et la marine de Sia (Porto), attestant ainsi un renouveau économique, fût-il modeste.

 

Quatre vastes paroisses ou pièves, Paomia, Salogna, Sevendentro et Sia, issues de la réforme ecclésiastique impulsée par Landolfe de Pise et ses successeurs métropolitains, constituent, pendant plusieurs siècles, non seulement le cadre de la vie religieuse mais encore celui de la vie publique et sociale de ces populations itinérantes. C'est à l'intérieur de ces structures que s'affirment solidarités et sentiment de commune appartenance, l'église paroissiale ou piévanie, située au carrefour de voies de passage ou équidistante d'habitats temporaires, en polarisant l'expression. Des travaux historiques mentionnent l'existence d'une cinquième piève, celle de Revinda, dont le territoire semble cependant avoir été rapidement intégré à celui de Salogna ainsi que le font apparaître des sources d'archives de la fin du XVe siècle.

 

Cette période est également celle de l'épanouissement de l'art roman : les quatre églises paroissiales dédiées à saint Jean-Baptiste (Paomia, Sevendentro et Sia) et à saint Marcel (Salogna), construites au XIIe siècle, sont complétées au XIIIe siècle par un réseau de petites chapelles rurales.

 

L'exaspération, au XIIIe siècle, de la rivalité opposant les deux cités maritimes, Pise et Gênes, pour le contrôle de la mer Tyrrhénienne et la domination de la Corse, sanctionnée par la défaite de Pise à la bataille navale de la Meloria, en 1284, consacre le retour à une situation insulaire confuse, chacune de ces puissances prenant appui, pour asseoir son hégémonie, sur un réseau de clientèles locales. Ainsi les Pisans soutiendront-ils, au milieu du XIIIe siècle, le noble Giudice de Cinarca, hostile à l'emprise génoise sur l'île, dans sa tentative de placer toute la Corse sous son autorité. Devenu maître de l'île, après avoir soumis de petits seigneurs tels des membres des Rollandinacci, possessionnés dans le Sia, et s'être fait élire comte de Corse en 1264, à l'assemblée de Mariana, Giudice s'attire l'hostilité d'une partie de l'aristocratie jalouse de ses prérogatives. Privé du soutien pisan en 1284, il continue de s'opposer à Gênes alors que la plupart des féodaux insulaires prêtent serment de fidélité auprès du vicaire général génois, Luchetto Doria, en 1289. Trahi par des membres de son lignage et livré à ses ennemis, à la fin du XIIIe siècle, il mourra au début du XIVe siècle.

 

Ce siècle s'ouvre sur de nouveaux et profonds désordres. Mettant à profit l'impossibilité de Gênes, déchirée par des luttes intestines, d'asseoir réellement son pouvoir sur l'île, des nobles tentent de reconstituer les domaines dont le comte de Corse les avait dépossédés. Renouant avec des divisions internes, ils multiplient les guerres privées et se comportent en tyranneaux à l'égard des paysans soumis à leur autorité. Leurs agissements, source de grandes tensions sociales, provoquent la révolte anti-seigneuriale de 1358 qui affecte l'ensemble de la Corse et qui verra s'affirmer le mouvement communal. Au cours de ce soulèvement populaire sous la conduite de chefs du peuple "choisis parmi les hommes les plus importants du pays en raison de leur fortune et de leur valeur", ainsi que le souligne la chronique, la plupart des châteaux ou castelli, symboles du pouvoir féodal, sont détruits. Ainsi en est-il de celui de Ghjineparu ou de la forteresse surplombant la Spelunca. Les seigneurs, quant à eux, se soumettent ou s'exilent auprès du roi d'Aragon... Il importe de rappeler le rôle déterminant de l'un des chefs du parti populaire, le notable Francesco d'Evisa, dans le succès de la révolte. Afin d'asseoir son pouvoir sur l'île, ce parti sollicite l'appui de la commune de Gênes et du doge Simone Boccanegra, soutenu par le parti populaire génois, et se place sous sa tutelle en 1359. Un gouverneur est alors envoyé en Corse et une administration communale avec podestats et gonfaloniers des pièves est mise en place. La restauration du pouvoir seigneurial entreprise dès 1372 par l'un des exilés de 1358, Arrigo della Rocca, avec le soutien de l'Aragon, rival de Gênes, ne permettra pas au mouvement communal de s'enraciner dans le sud de la Corse. Le parti populaire, affaibli par l'assassinat de Francesco d'Evisa perpétré sur ordre du seigneur cinarchese, ne disparaîtra pas totalement pour autant.

 

Ainsi, en 1393, des membres de cette faction, lassés des désordres engendrés dans la seigneurie de Leca, alors limitée aux pièves du Vicolais et au Sia, par la rivalité opposant le seigneur cinarchese, Nicolo de Leca, à son cousin Ghilfuccio et par l'assassinat de ce dernier, ont-ils à nouveau recours à Gênes. L'intervention du gouverneur génois Battista de Zoaglio, auquel le parti populaire du nord de l'île prête son concours, met fin au pouvoir de Nicolo et entraîne, notamment, la destruction du château de Leca. Mais ce territoire retombera vite dans une anarchie commune à l'ensemble de l'île.

 

Au XVe siècle, l'histoire de la région se confond avec celle de la Maison de Leca. Celle-ci tente, à partir de 1412, de restaurer son pouvoir et d'étendre son autorité à l'ensemble de l'île, en prenant appui sur une nombreuse parentèle ainsi que sur une importante clientèle (seguaci, amici, aderenti). Elle se heurte, dans son entreprise, au parti aragonais et à son chef, le seigneur Vincentello d'Istria, comte de Corse (en 1407), vice-roi d'Aragon (en 1420), agissant pour le compte des rois Ferdinand Ier et Alphonse V, de 1404 à 1434, ainsi qu'à la puissance génoise et à l'hostilité d'autres clans cinarchesi. L'un des trois fils de Nicolo, Rinuccio de Leca, ambitionne dès 1412 de reconquérir le pouvoir dont le parti génois avait privé sa famille, vingt ans plus tôt, tout en refusant de soutenir les ambitions hégémoniques de l'Aragon sur la Corse. Affirmant son indépendance, il se fortifie dans le Sia, au Monte Sanninco (Osani) puis sur le dernier contrefort de la crête d'Andatone (Ota), faisant ériger, de 1413 à 1414, sur cet éperon rocheux aux à-pic vertigineux, le château ou castellu di Rocche di Sia commandant la basse vallée du Porto. Il établit également son autorité sur les habitants des pièves de Salogna, Sevendentro et Sia, avec le concours des notables des lieux ou Principali. Combattu par Vincentello d'Istria et vaincu en 1414, il est contraint de livrer sa forteresse, symbole de son pouvoir seigneurial. Faisant acte d'allégeance au comte de Corse peu de temps après sa défaite, Rinuccio de Leca est remis en possession de son château. Il est reconnu dans ses droits de feudataire, droits que lui confirmera à son tour, en 1420, le roi Alphonse V d'Aragon lors de son expédition en Corse, après avoir reçu la prestation de son serment de fidélité. Au cours des années suivantes et jusqu'à sa mort en 1445, il ne renonce pas à étendre sa domination à l'ensemble de l'île, malgré la "foi jurée". Il met à profit la situation confuse de l'île pour conforter son pouvoir en élargissant et consolidant sa clientèle, en nouant de nouvelles alliances au gré d'expéditions militaires... Sa montée en puissance inquiète le comte de Corse et vice-roi d'Aragon qui le fait emprisonner en 1426 et établit une garnison aux Rocche di Sia. Rinuccio parvient toutefois à s'enfuir, s'allie au parti génois en 1430 mais ne peut vaincre le comte de Corse. Il traite alors avec ce dernier et récupère sa forteresse. En 1433, il participe aux soulèvements des féodaux et caporaux (notables du nord de l'île) contre l'absolutisme de Vincentello d'Istria (ce dernier sera exécuté en 1434 devant le palais ducal de Gênes). A la faveur de ces troubles, Rinuccio prend possession du château éponyme de Leca, restauré au cours de la décennie précédente par le comte de Corse et étend sa seigneurie aux pièves du Vicolais (l'actuel canton des Deux-Sorru). Dès lors, le castellu di Rocche di Sia devient un château secondaire, un point d'appui, au cours d’expéditions militaires. À partir de 1440, l’autorité de Rinuccio s'exerce sur un plus vaste fief. En effet, après avoir combattu, de 1438 à 1440, le gouverneur génois Janus de Campofregoso et ses partisans, il prête serment de fidélité le 2 mai 1440 au doge Tommaso de Campofregoso et à la commune de Gênes, par l'intermédiaire de ses envoyés, promettant "en son nom, en celui de ses héritiers et de ses vassaux" de défendre les intérêts génois. En retour, le doge l'absout de "toute rébellion, crime et désobéissance manifestés jusqu'à ce jour". Il l'investit de la forteresse de Cinarca (dont il importe de rappeler la force symbolique pour les seigneurs cinarchesi du sud de l'île) et d'un territoire s'étendant des plaines du golfe d'Ajaccio aux confins de la Balagne englobant son ancienne seigneurie. Son autorité ne cesse de croître au cours des années suivantes, notamment après la défaite infligée à Calvi, en 1444, aux troupes pontificales envoyées par le pape Eugène IV, à la demande du parti populaire, afin que soit restaurée la paix publique. Alors qu'il s'apprête à être élu comte de Corse, il est tué, à proximité de Biguglia, dans le nord de l'île, au cours d'une simple escarmouche, en 1445.

 

Au lendemain de sa mort, ses fils, Raffè, Ristoruccio et Anton Guglielmo, aidés de leurs oncles, Giocante et Mannone de Leca, ne renoncent pas à établir leur suzeraineté sur l'ensemble de la Corse, participant par leurs actions tumultueuses, à la "mêlée confuse" (G. Giovannangeli) observée alors dans l'île. Leur puissance, notamment celle de Raffè, devenant le véritable chef de ce clan, ne cessera de s'affirmer... Refusant de reconnaître la souveraineté du pape sur la Corse, frères et oncles poursuivent de 1445 à 1447 le combat engagé par Rinuccio de Leca contre les troupes pontificales. Après avoir subi des revers dès leurs premiers engagements, en 1445, et assisté à la soumission de l'ensemble des pièves de leur seigneurie, ils les défont à leur tour, reprennent le contrôle de leur territoire puis contribuent à leur totale mise en déroute et à leur départ de Corse en 1447.

 

Au cours des années suivantes, les luttes pour la domination de l'île ne cessent de se multiplier et les désordres féodaux de s'accroître. En 1453, le parti populaire, lassé de cette anarchie et déçu du renoncement du Saint-Siège à établir sa protection sur la Corse, prend prétexte d'une attaque de Saint-Florent par la flotte aragonaise pour solliciter l'intervention de Gênes. Cette dernière, alors aux prises avec de grandes difficultés, cède ses droits sur l'île à la Banque de Saint-Georges. En 1454, les seigneurs de Leca prêtent serment de fidélité à ce nouveau maître qui confirme leurs droits de feudataires. Cette soumission est cependant éphémère. Les deux parties, confrontées à une divergence d'intérêts sans cesse croissante, vont en effet se livrer une guerre implacable entre 1454 et 1460. Nous retiendrons plus particulièrement de cette période la soumission, en 1454, de Mannone de Leca à l'Office de Saint-Georges et la remise de la forteresse des Rocche di Sia, dont la garde lui avait été confiée par son neveu Raffè, alors que ce dernier, assiégé en son château de Cinarca par les troupes génoises, est contraint de capituler et de se réfugier dans celui de Leca, ainsi que le rapporte la chronique de Giovanni della Grossa. Peu de temps après, Raffè tente de reprendre le castellu des Rocche di Sia tenu désormais par le seigneur pro-génois Giudicello d'Istria mais il est défait par les troupes commandées par Girolamo de Savignone et se replie à nouveau à Leca. C'est dans cette place-forte enlevée par surprise en 1456 par les troupes de l'Office commandées par Giovanni delle Treccie et Antonio Spinola qu'il est supplicié tandis que son frère Anton-Guglielmo et vingt-deux autres membres de sa famille sont pendus. En 1460, après avoir vaincu les feudataires une nouvelle fois insurgés contre son autorité, la Banque de Saint-Georges ordonne le dépeuplement, parmi d'autres, des pièves de Sia et de Sevendentro, partisanes des seigneurs rebelles. Puis "après avoir pour ainsi dire décapité les tiges qui faisaient la force des Leca" (Giovanni della Grossa), elle fait exécuter par ruse vingt-trois de leurs parents. Giocante de Leca, ses fils et son jeune neveu, Giovan Paolo, fils de Ristoruccio, élevé en Toscane, échapperont à ce massacre et tenteront, au cours des années suivantes, de reprendre le contrôle de leur seigneurie.

 

En 1461, les défenses des Rocche di Sia -occupées depuis 1457 par une garnison génoise, alors commandée par le patricien génois Taddeo de Marini- ainsi que celles de Leca sont démantelées, sur ordre du gouverneur de Corse Giovanni Vitale, la Banque de Saint-Georges n'étant pas en mesure d'assurer l'entretien d'une garnison en chacun des châteaux de la seigneurie. Elles seront reconstruites en 1462 par Giocante de Leca. De retour en Corse, après un bref exil en Toscane, il soutient, en effet, la conjuration de Tommasino de Campofregoso, frère du doge de Gênes, et profite de l'affaiblissement de l'Office pour restaurer ses droits seigneuriaux. En 1464, alors que les ducs de Milan instaurent sur l'île une domination qui prendra fin en 1478, il récuse leur souveraineté et poursuit sa reconquête du pouvoir. Malgré l'affermissement de sa puissance, la fortune lui est parfois contraire. Des forteresses sont alors soustraites à son autorité. Ainsi en est-il des castelli de Ghjineparu et di Rocche di Sia, tenus par une garnison milanaise entre 1464 et 1468 puis recouvrés à cette date, après prestation d'un serment de fidélité aux Sforza, en son nom et en celui de sa parenté.

 

Ces deux places-fortes sont alors confiées à ses neveux : Ghjineparu aux fils de Mannone de Leca, Rocche di Sia à Giudicello et Giovan Paolo de Leca.

 

A la suite des partages successoraux effectués au retour de Toscane de ce dernier, l'actuel canton est intégré dans la seigneurie du jeune noble dont le territoire inclut également les pièves du Vicolais et le château de Leca. Il a dès lors partie liée avec l'aventure conquérante de ce seigneur assuré de la fidélité ainsi que du soutien de la plupart des habitants et est étroitement associé, particulièrement entre 1475 et 1489, à ses heurs et ses malheurs. Ainsi la forteresse des Rocche di Sia sert-elle de refuge à Giovan Paolo de Leca entre 1475 et 1476, alors que celui-ci subit des revers dans les guerres privées qui l'opposent à son cousin Rinuccio, fils de Giocante de Leca. Elle constitue aussi l'un des principaux points d'appui, lors de ses expéditions militaires, telle celle menée avec succès en 1483 contre les troupes du seigneur de Piombino dont l'intervention en Corse, rapidement conclue par la défaite, avait été sollicitée par Rinuccio et ses alliés. Cette même année consacre le retour dans l'île de la Banque de Saint-Georges, Tommasino de Campofregoso, à qui les Milanais avaient rendu la Corse en 1478, lui cédant en effet ses droits. Giovan Paolo de Leca, dont le prestige et la puissance n'avaient cessé de croître, fait allégeance à l'Office qui l'investit en retour du vaste fief de ses ancêtres, s'étendant des plaines d'Ajaccio aux confins de la Balagne. Son autorité est ainsi appelée à s'exercer sur l'une des seigneuries les plus peuplées. Sa réserve foncière demeure toutefois très modeste, les communautés rurales disposant, pour leur part, de grands espaces collectifs appartenant aux pièves. Une période de stabilité de trois ans s'ensuit, au cours de laquelle les habitants du canton, durement éprouvés par les guerres, se réorganisent à l'intérieur des quatre pièves qui demeurent le cadre de leur vie et de leurs solidarités. Un document de 1485 témoigne de cette occupation de l'espace. Dix-sept villae sont mentionnées. Cinq d'entre elles (Campo, la Piana, la Rimollaccia, Vistale, Revinda) appartiennent à la piève de Salogna ; cinq autres (Evisa, Lo Poggiolo, La Valle, Lo Tasso, Cristinacce) à celle de Sevendentro. Les habitats de Curzo, Vetrice, Pinito, Sia, Astica et Ota sont implantés sur celle de Sia alors qu'un seul lieu habité, Paomia, est signalé sur la paroisse du même nom. Il importe de rappeler que les châteaux des Rocche di Sia et de Ghjineparu n'ont pas "polarisé d'habitat villageois ni donné naissance à des villages perchés" (G. Giovannangeli). En 1487, ce territoire connaît à nouveau de profonds bouleversements à la suite de la révolte du seigneur Giovan Paolo de Leca contre la Banque de Saint-Georges, en 1486. Après avoir remporté quelques succès et avoir été élu comte de Corse en janvier 1487 par l'assemblée de Borgo, celui-ci est défait à plusieurs reprises, dès mai 1487, par les troupes de Saint-Georges commandées par Mgr de Falconi et rejointes par Rinuccio de Leca. Alors que ses châteaux sont successivement attaqués, Giovan Paolo négocie sa reddition avec les représentants de la Banque de Saint-Georges, en septembre 1487, après avoir tenté de résister pendant l'été. Il obtient de quitter librement l'île pour la Sardaigne avec sa femme et ses enfants, réfugiés depuis le mois de juin aux Rocche di Sia, après remise de ses forteresses. Ce "droit à l'exil" s'applique aussi à ses principaux partisans. Le château des Rocche di Sia -dont le commandant des troupes génoises Francesco del Carretto, successeur de Mgr de Falconi, avait reçu la soumission- et celui de Ghjineparu sont désormais tenus par des garnisons génoises et l'autorité de l'Office établie sur les quatre pièves. En 1488, Giovan Paolo de Leca, réconcilié avec son cousin Rinuccio de Leca, tente de reprendre le contrôle de sa seigneurie. Il débarque avec sa famille dans le golfe d'Ajaccio en octobre 1488 et recompose ses forces. Les premiers combats menés contre les troupes génoises sont favorables à son camp puis la fortune des armes lui devient contraire. Un nouveau corps expéditionnaire génois commandé par Filippo Fieschi, lancé à sa poursuite, le contraint en effet à battre en retraite. En mars 1489, alors qu'il assiège avec son cousin Rinuccio de Leca le château de Cinarca, l'armée génoise, toujours conduite par Filippo Fieschi, attaque le castellu de Foce d'Orto, simple petit col, situé au nord-est de Piana, que le seigneur avait fait fortifier à la hâte à la fin de 1488. Située entre des aiguilles rocheuses jugées inaccessibles, cette place-forte, défendue par une quarantaine de ses parents et de ses partisans les plus fidèles, tombe en deux heures, le 29 mars, alors qu'elle paraissait inexpugnable. Un détachement de vingt-cinq hommes, conduit par un cousin de Giovan Paolo de Leca qui lui était hostile, prend en effet les occupants à revers après avoir emprunté un itinéraire périlleux en surplomb. Seuls deux défenseurs parviennent à se soustraire aux attaquants et avoir la vie sauve, selon la chronique. Certains meurent au cours de cet engagement ; une vingtaine d'autres sont exécutés après avoir été capturés. A l'annonce de cette défaite, Giovan Paolo de Leca lève à la hâte le siège de Cinarca mené avec son cousin Rinuccio puis, échappant aux Génois, regagne la Sardaigne en octobre 1489. Il mourra à Rome en 1516, après avoir échoué dans de nouvelles tentatives de restauration seigneuriale.

 

La domination de la Maison de Leca sur le canton prend fin avec la chute du fortin de Foce d'Orto. Les souffrances des populations éprouvées par des guerres féodales ininterrompues pendant de nombreuses décennies ne cessent pas pour autant. La Banque de Saint-Georges exerce en effet sur la région une répression sévère dès 1489. Elle s'empare des biens seigneuriaux et de ceux des rebelles, parents ou principaux alliés des Leca, après les avoir bannis, interdit tout contact des populations avec les proscrits, sous peine de privation de biens, voire de mort, dépeuple une nouvelle fois la piève de Sia en raison de la fidélité présumée des habitants à l'égard des feudataires, fait dévaster par ses troupes toute la contrée, détruire maisons et cultures, mettant aussi en oeuvre une véritable politique de désertification du territoire. L'évêque de Sagone, Fra Guglielmo de Speloncato, accusé de bienveillance à l'égard de Giovan Paolo de Leca, n'échappe pas lui-même à la rigueur de l'Office. Il est contraint de s'exiler à Rome où il abandonnera sa charge épiscopale pour vivre en simple religieux franciscain. Trois ans plus tard, la Banque de Saint-Georges ordonne la destruction des forteresses de Foce d'Orto, Ghjineparu et Rocche di Sia, derniers symboles du pouvoir seigneurial.

 

La plupart des communautés du Sia se réfugient en Balagne, le gouverneur de la Corse leur enjoignant, dès 1490, de s'établir à la marine de Calvi, sous peine d'être poursuivies comme rebelles. Certaines d'entre-elles se fixeront définitivement en cette région alors que d'autres multiplieront les suppliques pour réhabiter le Sia. C'est seulement en 1516 que l'Office de Saint-Georges fera droit à leur requête présentée par le piévan Tristano et les autorisera à se réinstaller à Curzo, Pinito, Astica et Ota, après prestation d'un serment de fidélité et engagement pris de ne pas contracter mariage ou nouer d'alliances avec des Niolins, constants ennemis de Gênes, sans accord préalable. L'implantation de familles exogènes et de Principali ou gentilshommes, anciens partisans des Leca, ne pourra par ailleurs se faire sans son consentement exprès.

 

Alors qu'une période de stabilité semble enfin s'instaurer dans une région que l'on croyait "frappée de malédiction tant était grande sa désolation", ainsi que l'écrivait l'évêque de Sagone en 1511, de nouveaux maux surgissent.

Du XVIe siècle au XXe siècle : recompositions d'un territoire

 

 

Au XVIe siècle, les pièves de Paomia, Salogna, Sevendentro et Sia, comme d'autres régions de Corse, sont en effet exposées au péril barbaresque. Les actes de piraterie turque se multiplient alors non seulement sur les côtes mais également à l'intérieur des terres. Nous rappellerons, entre autre, l'attaque de Paomia de 1532, particulièrement destructrice ou encore les raids dévastateurs effectués par Dragut sur les pièves de Salogna et de Sia en 1540. Le pirate sera pourchassé dans le golfe de Girolata par la flotte de Giannetino Doria, neveu de l'amiral Andrea Doria, puis capturé. Mentionnons aussi les dommages occasionnés à la piève de Sevendentro, notamment le pillage d'Evisa en 1550, avec prise de quatre-vingts esclaves -soit la moitié de la population de 1537- ou encore les ravages effectués par les "infidèles" en 1564, lors de l'échec de l’expédition menée contre Chidazzo et Marignana, au lendemain de leur débarquement par surprise sur la plage de Chioni, dans la piève de Salogna.

 

En raison d'une insécurité croissante, des zones littorales avaient été désertées dès les premières décennies du XVIe siècle, les habitants se repliant vers des villages de hauteur. Ainsi en 1530, la piève de Sia, nouvellement réoccupée, ne comptait-elle plus qu'un seul village de 50 feux, Ota, comme le précise l'évêque de Nebbio, Mgr Giustiniani, dans sa Description de la Corse, tandis que 168 feux répartis en six établissements (Arragio, Evisa, Cristinacce, Lo Tasso, Marignana et Chidazzo) étaient dénombrés dans la piève de Sevendentro. A cette date, la piève de Paomia ne comportait plus, pour sa part, qu'une seule villa de 150 feux, celle de Salogna possédant encore huit lieux habités (La Piana, Vistale, Le Mulinaccie, San Marcello, San Giusto, Campo, Li Monti Rossi et Revinda). Cette rétraction de l'habitat s'accentue encore au cours des décennies suivantes, la fréquence des incursions barbaresques rendant éphémères les essais successifs de réoccupation des terres par les communautés rurales. Pour tenter de contrer les périls, la Banque de Saint-Georges décide, au milieu du XVIe siècle, de faire fortifier le golfe de Porto par l'érection du fortin de Girolata et de la tour de Sia, dite actuellement de Porto, en concédant pour ce faire des terres du Sia à des patriciens génois groupés en sociétés. Ce dispositif défensif semble toutefois peu dissuasif. Pendant la seconde moitié du XVIe siècle, les barbaresques accentuent en effet leur pression sur ce territoire. Ils profitent, notamment, des désordres provoqués dans l'île par la "guerre des Français" ou "expédition de Corse" (1553-1559) puis des luttes de Sampiero Corso et de son fils Alfonso d'Ornano contre l'autorité génoise (1564-1567) pour intensifier leurs incursions dévastatrices. Ces attaques rapprochées, de plus en plus destructrices, sèment l'épouvante au sein des populations qui tentent, de façon intermittente, de reconquérir les zones littorales. A la fin du XVIe siècle, les basses terres sont définitivement abandonnées. Ainsi en est-il du Sia, de la piève de Salogna, ruinée, ou de celle de Paomia, totalement désertée en 1584. C'est alors que la République de Gênes, à qui la Banque de Saint-Georges avait rétrocédé la Corse en 1562, décide de faire renforcer ce rempart côtier par l'érection, aux frais des communautés rurales, de six nouvelles tours : Omigna, Cargèse, Orchino, Cavi Rossi, Gargalo et Imbuto. Celles-ci sont édifiées entre 1605 et 1611 sous la direction du "gentilhomme" Anton Giovanni Sarola, "surintendant aux constructions", et sous la protection d'une compagnie de soldats, chaque chantier, dont le déroulement est fréquemment perturbé par les attaques des "infidèles", durant environ quatre mois et coûtant de 2 000 à 3 000 lires en monnaie de Gênes. Cette dépense incombe à des populations appauvries à qui il est en outre demandé de prendre en charge l'entretien des torregiani, petites garnisons de trois à quatre hommes, ainsi que celui des fortifications garantes, espérait-on, de la sécurité du territoire. Il faut cependant attendre les dernières décennies du XVIIe siècle pour que les barbaresques desserrent véritablement leur étreinte, la raréfaction de leurs incursions autorisant, alors, une recomposition de l'habitat.

 

 

Les archives témoignent de la permanence de la "désolation des terres" jusqu'au dernier quart du XVIIe siècle et de l'échec des tentatives de mise en valeur par la République de Gênes. En 1622, Giovan Battista Marzolaccio, chargé d'informer le doge et le Sénat de Gênes des potentialités de cette contrée, indique dans son rapport l'excellence des aptitudes agricoles de la région tout en notant la persistance de la désertification. Évoquant la récente attaque de la piève de Salogna par les "infidèles" malgré la présence de la tour de Cavi Rossi et la prise d'esclaves "alors que ces hommes ensemençaient des terres et gardaient leurs troupeaux", il rappelle la nécessité de densifier à nouveau le réseau de fortifications côtières afin de permettre une valorisation des lieux. Il dénombre une vingtaine d'agglomérations médiévales abandonnées établies dans les pièves de Salogna et de Paomia, révélant l'existence de sept habitats auxquels une église avait donné naissance : San Martino et l'Annunziata pour Paomia, San Pietro, Sant' Andrea, San Marcello, San Martino, San Giusto pour Salogna. Malgré leur ruine, tous ces établissements pourraient à nouveau accueillir des populations après une remise en état aisée, ajoute-t-il. A la suite de cette relation, Gênes inféode, en 1630, l'ancienne seigneurie de Leca au Magnifique Gioffredo de Marini, associé aux patriciens génois Hippolito Invrea, Luca Giustiniani, Giovan Domenico Pallavicini, Giorgio Grimaldi, Vincenzio Doria et Giovan Antonio Sauli, le chargeant de développer ce territoire et d'y établir chaque année, pendant onze ans, dix familles d’agriculteurs. Cette concession entraîne la protestation des communautés privées de la jouissance de terres littorales collectives. Dans une requête adressée à la République de Gênes, celles-ci rappellent que les tours ont été construites à leurs frais pour protéger leurs cultures. Le remboursement des dépenses engagées s'impose, notent-elles, puisqu'elles sont désormais dépossédées de leurs terroirs.

 

Les feudataires échouent dans leur entreprise de mise en valeur. Seules une maison de notable et une église construites dans la vallée du Pero rappelleront cette inféodation. Malgré une nouvelle concession au profit du patricien génois Giacinto Torre, en 1661, ces contrées demeurent à l'abandon, ainsi que le fait apparaître, en 1671, le rapport du lieutenant de Vico, Francesco Foglietta, pour les terres de Salogna, Revinda et Paomia. En 1676, elles sont partiellement repeuplées par l'établissement à Paomia d'une colonie maniote fuyant le joug ottoman. Une convention signée en janvier 1676 entre la République de Gênes et les représentants de la communauté grecque de Vitylo, au terme de longs pourparlers, autorise l'installation de quatre cents familles maniotes, sous la responsabilité d'un régent de la colonie, Isidore Bianchi de Coggia, lieutenant de Vico. Ce dernier est chargé, entre autre, de faire restaurer les maisons de cinq des dix anciennes villae de Paomia affectées à l'habitat des Grecs (Corona, Monte Rosso, Pancone, Rondolino et Salice) ainsi que les moulins et fours à pain de la piève puis de procéder, à l'arrivée des colons, à la répartition des terres concédées en emphytéose. Environ 600 Maniotes parmi lesquels des religieux et des membres du clergé séculier placés sous l'autorité de l'évêque Parthenios Calcandis, débarquent en mars 1676 dans le golfe de Sagone. Ils se heurtent alors à des conditions de vie difficiles, seules 15 maisons ayant été remises en état. Ils sont contraints de se réfugier à la marine dans de simples cabanes de bois avant d'occuper quatre des agglomérations concédées (Corona, Pancone, Rondolino, lieu de résidence du régent et Salice). D'une histoire tissée de tensions avec l'Ordinaire des lieux, l'évêque de Sagone, à propos de l'exercice du rite grec et de rivalités avec les communautés rurales du Vicolais, privées de leurs terres collectives, nous retiendrons, plus particulièrement, la nouvelle structuration de l'espace et sa remise en valeur pendant un demi-siècle. Les nouveaux établissements contrastent avec les "villages-tas" médiévaux par un ordonnancement de l'habitat autour d'une place, conformément aux prescriptions de Gênes, ainsi qu'en témoignent encore les hameaux de Rondolino ou de Pancone, alors qu'un paysage construit avec jardins, terres emblavées, vignes, oliveraies conquérantes grâce à la greffe des oliviers sauvages réalisée par les Grecs avec l'aide d'habitants de Balagne, culture nouvelle du mûrier, naît au cours de cette période.

 

A la fin du XVIIe siècle, les pièves de Sia et de Sevendentro témoignent également d'un espace réaménagé au sein duquel le village devient la structure dominante. Les communautés d'Ota, de Cristinacce et Tasso, d'Evisa, de Marignana et Chidazzo, désormais stabilisées, affirment leur identité au sein de finages individualisés dont les limites demeureront mouvantes, il est vrai, jusqu'à la seconde moitié du XIXe siècle. Elles élisent leurs officiers, podestats et pères du Commun, se réunissent en assemblées pour décider des affaires communes, réorganisent leur habitat et façonnent leur terroir par le développement, notamment, des cultures de vergers (châtaigniers, oliviers, figuiers, amandiers) au dépens des terres de libre parcours (notons que Gênes avait tenté de développer l'arboriculture en Corse à partir du XVIe siècle, rappelant à de multiples reprises l'obligation faite à chaque feu de planter au moins quatre arbres fruitiers). Soulignons, parmi les traits dominants de cet aménagement de l'espace, la conquête par les châtaigniers de l'ubac ou umbriccia de la vallée du Porto ou encore l'extension des oliviers et des figuiers sur des terres parfois complantées de vignes, à l'adret ou sulana de cette basse vallée alors que les zones côtières du Sia, toujours indivises, demeurent consacrées aux céréales et au libre parcours des troupeaux.

 

On assiste également, au cours de cette période, à la recomposition de l'habitat sur la piève de Salogna. Sept des dix villae médiévales désertées au XVIe siècle, telles celles de Campo, San Giusto, Monte Rosso ou encore San Marcello dite indifféremment de Salogna, sont définitivement abandonnées ainsi que le met en lumière la documentation d'archives. Les agglomérations de Piana, Vistale, Revinda sont, pour leur part, successivement reconstruites entre la fin du XVIIe siècle et la fin du XVIIIe siècle. En 1690, le notable Giovan Tomaso Ceccaldi (1660-1731), établi à Chidazzo, réoccupe le site de Piana avec quelques familles venues de la haute vallée du Porto, fait édifier une maison-forte ou torra autour de laquelle se regroupe l'habitat villageois. Il fait ensuite restaurer l'ancienne chapelle romane dédiée aux saints Pierre et Paul. Cet établissement permanent dépendant des "communautés-mères" de Chidazzo et de Marignana (F. Pomponi) devient un village autonome en 1713. Ses habitants, formant 20 feux en 1703, élise

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