AMALRIC A PIANA

 
 

25/08/2011 24 Ore n°315
Par Olivier-Jourdan Roulot

Une vie après le Monde

Il a été une des grandes signatures du quotidien du soir. En poste à Moscou et Washington, en pleine guerre froide, avant de diriger la rédaction de Libération. Désormais, Jacques Amalric a posé sa valise à Piana, d’où il observe la baie. Et toujours le monde.

© Pierrot Murati
Méthode. " Le journalisme, c’est un vrai métier. Tout le monde ne l’est pas. J’en ai marre de tous les petits cons qui se croient habilités à refaire l’histoire ! "

Y a-t-il une vie après le journalisme ? « Oui. Mais bon...». Amalric, 72 ans, barbe de trois jours qui lui mange les joues, regarde en l'air. Au-dessus de lui, des volutes de fumée échappées de sa cigarette grimpent mélancoliquement vers le plafond. La réponse n'est pas des plus claires, on en conviendra.
 



Dinosaure
. Il brûle clope sur clope, aime le bon vin et le whisky. Conforme au code génétique de l'homme de presse, comme il existait au siècle dernier dans les salles de rédaction des grands journaux - une atmosphère très mâle qu'un Georges Clooney avait formidablement recréée au cinéma dans son Good night and good luck. Le temps d'avant la révolution numérique, quand le journal papier était la bible quotidienne de l'homme éveillé.
Au terme de quatre décennies de bons et loyaux services, dont les dernières années avec des journées « de 15 heures » à faire « autant de psychologie que de journalisme », il a tiré sa révérence. Lâchant le métier et les emmerdes qui vont avec. Après avoir quitté Libé en 2003, il continuera à alimenter une chronique pendant encore trois ans. Avant de claquer définitivement la porte, quand Edouard de Rothschild décidera de virer July. « Je leur ai dit d'aller se faire foutre », bougonne-t-il, comme si la scène venait de se jouer la veille.
 



Fait divers
. A 15 ans, il s'était inventé une vie à venir. « Je serais journaliste au Monde », assurait crânement le gamin de Montauban, devant des adultes n'en pensant pas moins. Cet enfant de la bourgeoise de province, fils d'avocat fâché avec son paternel « à cause de l'Algérie », tiendra parole. Après son droit à Paris et « deux jours à Science Po », il embauche au bureau parisien de La Dépêche, puis à l'Information, ancêtre de La Tribune, où il croise un certain Roland Dumas. Le service militaire effectué, il rentre enfin au Monde, comme en religion. Premier stage pour 600 francs, au service étranger, déjà.
22 novembre 1963, l'histoire s'emballe. John Kennedy, trente-cinquième président des Etats-Unis, se fait flinguer alors qu'il parade à bord d'une Lincoln Continental sur une avenue de Dallas. Le correspondant en poste à Washington envoie six lignes. Au bout de dix jours, Paris appelle pour s'étonner. A l'autre bout du fil, la réplique est superbe : « Beuve-Méry ne m'a pas envoyé à Washington pour couvrir des faits divers ». Ni une ni deux, le jeune Amalric est chargé de cet évènement tonitruant. Sa carrière est lancée.
 



Shalom, Shalom
... Les pressions ont longtemps été son quotidien. Un exemple, parmi d'autres ? Un jour, de retour d'un voyage officiel aux Etats-Unis, Pompidou convoque Jacques Fauvet, son patron. Pour exiger la tête de ce journaliste « persifleur ».
Avant de traverser l'Atlantique, le président français avait fait un peu de commerce avec Kadhafi (déjà), à qui il avait vendu 125 Mirages. Résultat, la communauté juive s'étant mobilisée, Pompidou se retrouve avec des manifestants qui font le pied de grue autour de son hôtel, à Chicago. La suite, Amalric la raconte : « La mère Pompidou prend l'ascenseur et trois femmes crient « Shalom, Shalom ». Elle va voir son mari et lui dit : « On vient de me traiter de ' salope, salope... ' » Dans la foulée, Pompidou fait savoir à Nixon qu'il annule son voyage à New York, à défaut d'excuses officielles. Et Nixon se retrouve obligé de venir à Chicago. « Moi, j'ai raconté la vraie histoire, reprend Amalric. Ça n'a pas plu du tout ». Cette fois, il sauvera sa tête. « Fauvet, il essaiera de me virer plus tard », précise-t-il, tirant une énième bouffée sur sa clope. « Mais là, il n'a pas osé ».



Bar-tabac
. Avec Mitterrand aussi les relations furent tendues. Sa liaison avec une conseillère du monarque - sa femme a travaillé treize ans à l'Elysée - fera grincer bien des dents. Rancunier, le socialiste ne lui a jamais pardonné un article incendiaire remontant au milieu des années 70, et à un déplacement en URSS. Et il mettra tout son poids dans la balance pour l'empêcher de devenir le patron du Monde, après le départ de Fauvet.
De retour de Moscou, où il a acquis une solide réputation d'anti-soviétique, Amalric se retrouve opposé à Claude Julien, le rédacteur en chef du Monde diplo. Il perdra la bataille. Pour en tirer la leçon qu'une « entreprise n'est pas une nation à régir par la démocratie ». Et que c'est « le début de la fin du Monde ». « Je pense que je n'étais pas fait pour ça, réfléchit-il, rétrospectivement. D'ailleurs, aucun journaliste n'a bien dirigé Le Monde. Sauf Beuve, mais il le faisait comme un bar-tabac ». Colombani, qu'il n'a jamais vraiment aimé - et dont il a tenté de contrer la prise de pouvoir, des années plus tard en lui opposant un candidat (Daniel Vernet) -, et Fottorino apprécieront l'hommage.



Solitaire
. Désormais, ce soldat du quatrième pouvoir, qui a élevé l'édito en 2300 signes au rang de monument, comme l'écrira Serge July, au moment de son départ du journal de la rue Béranger, vit sa retraite entre ses livres, ses films et son potager, qu'il cultive sur un terrain en suspension au dessus de la mer. De ses 46 ans de journalisme, il dit qu'il reste « beaucoup de scepticisme. Mais bon, des illusions, je n'en avais pas trop. Et s'il en restait, grâce à Mitterrand, on n'en a plus... » Il vit à Piana à l'année depuis 5 ans. Si sa femme est originaire du coin, c'est lui qui a insisté pour s'y installer. « Certains croient que c'est moi qui l'ait enfermé ici, sourit-elle. En réalité, c'est lui qui m'y a enfermée ! » Enfoncé dans son fauteuil, Amalric opine du chef, avec des manières d'ours mal léché. « Certains me regardent comme un fou ».
S'il a choisi la Corse, ce solitaire dans l'âme n'est pas coupé du monde. A Piana, la maison vit au rythme des visites de la famille et des copains. Qui ont bien assimilé la consigne : s'ils veulent le voir, à eux de venir. Cet été, comme d'habitude, la maison a été bien remplie et animée. Avec les enfants (dont son fils Mathieu, comédien et cinéaste) et les petits-enfants. Les amis, aussi, qui viennent à tour de rôle évoquer le bon temps. Les copains du Monde seront là en janvier.



L'info veille
. Cet hiver, il occupera ses journées en coupant du bois (« à la tronçonneuse ») et avec des travaux de démaquisage. « J'ai toujours été un manuel », souffle celui qui, adolescent, aimait faire les labours. Il est resté accro à l'actu. Il lit toute la presse - Libé et Le Monde bien sûr, Les Inrocks (« un copain m'a fait un service »), l'Herald tribune, auquel il est abonné. Ecoute la radio, branché sur les chaînes américaines. La nuit, le poste fonctionne aussi, sur France Inter ou France culture. Et quand sa femme, rarement, coupe le robinet alors qu'il semble dormir, ça ne manque pas. « On ne peut plus s'informer ? », grogne-t-il.
Régulièrement, les confrères et les anciens copains du journal appellent. Pour demander un point de vue, tester une idée ou une analyse. Lui refuse de jouer les anciens combattants. Pour ne pas singer ceux qui s'accrochent misérablement à la branche. « Toute ma vie j'ai été emmerdé par les retraités qui s'emmerdaient et essayaient de caser un papier. Je me suis juré de ne jamais faire ça ». Il assure que ça ne lui me manque pas. Et réserve, seul exception à la règle ainsi définie, sa plume à Alternatives internationales, à qui il livre à chaque parution un grand papier sur la politique étrangère, qu'il rédige sur la table de sa cuisine.



Impuretés
. A Libé, il a été le patron de Guy Benhamou, dont la maison sera mitraillée. « Il faisait peur à Serge (July, ndlr) parce qu'il était compliqué et cachotier, confie Amalric au sujet de son ancien protégé. Moi, je l'ai beaucoup défendu. Ce qu'il écrivait sur la Corse, c'était la vérité ». Spécialiste des affaires internationales, il a un peu écrit sur la l'île de Beauté - sous pseudo, « pour ne pas emmerder les amis ». Ça ne l'empêche pas de s'interroger sur l'éventuelle disparition du paysage politique insulaire des partis nationaux. Et sur la question de l'autonomie. « Quand on voit les dérives de la régionalisation, si vous poussez jusqu'à l'autonomie, on se demande ce que ça peut permettre comme dérives. Je ne sais pas si les natios ou les autonomistes sont immunisés contre le clientélisme, contrairement à ce qu'ils racontent. La pureté, ça ne me paraît pas de ce monde ».




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