Il pleut sur Piana

 FRACOIS ET BILLY SON FRERE ONT SOUVENT SEJOURNE AUX ROCHES ROUGE

Il pleut sur Piana

« Maman nous a faussé compagnie. Elle avait quatre fils. Nous l’appelions Gina… » C’est par ces mots que François Bott commence le petit ouvrage qu’en 1994, il avait consacré à sa maman disparue. C’est ce livre, alors paru chez Flammarion, que les Éditions de la Table Ronde reprennent aujourd’hui dans leur élégante collection de poche, La Petite Vermillon.

Ce bref récit a toutes les caractéristiques d’un grand livre. Son sujet est éternel, son style limpide, sa portée n’est pas nulle. Avec ses armes – une ravissante culture littéraire, la légèreté, l’ironie, l’élégance, le goût pour les jeux de mots et pour les délicieux petits miracles qui font se croiser les trajectoires de nos existences –, François Bott a voulu se confronter à des choses considérables. Il s’est empoigné avec l’amour, la douleur, la vie, la mort. Sur ces réalités, merveilleuses, ordinaires, voire obscènes, les philosophes, depuis qu’il en existe, tentent de gamberger, mais sont – par bonheur – incapables d’apporter des réponses définitives. Bott ne s’y est pas colleté en théoricien ou en penseur, mais sur le terrain des sentiments, avec ses simples moyens humains. C’est déjà considérable.
Si la maman de François Bott était née à Sartène, ce n’était dû qu’au hasard des affectations professionnelles de son père. Elle était de Piana. L’extraordinaire lumière de cette localité, en balcon sur un des plus somptueux paysages du monde, un des plus grandioses, éclaire tout le récit. L’auteur se plaît à imaginer que le ciel radieux et les couleurs des calanche ont illuminé également l’existence de sa maman, que d’autres hasards administratifs avaient emmenée dans des provinces moins ensoleillées au nord de la France. Piana : c’est là que tout a commencé, et là, après le décès de sa maman, que François Bott va se réfugier. Se recueillir ? Communier avec l’absolu ? Se consoler ? Peu importe : la nature des sentiments, et singulièrement aux instants extrêmes de l’existence, est de se mêler.
Gina – pour lui conserver l’appellation familière par laquelle ses fils la désignaient – a légué à ses enfants, et à celui qui prend la plume pour lui rendre grâce, des attitudes très précieuses. Elle leur a appris la gaieté, l’insouciance, et l’idée, essentielle, que le bonheur est légitime. Par son exemple, elle leur avait enseigné que les échecs ne sont pas plus des faiblesses que des fautes, et que les sentiments ne sont pas des symptômes inquiétants. Même à la fin de sa vie, la vieille dame malade ne s’était pas totalement départie de l’élégance de la femme – « Toujours très coquette, ma mère s’habillait pour aller à l’hôpital… » –, et elle n’avait pas oublié non plus la légèreté de la jeune fille à l’heure où la vie, pour elle, n’avait été remplie que d’agréables promesses.
Sa maman, née à Sartène donc, avait vécu une longue vie de joies et de peines, vie banale et singulière – comme toutes les vies –, qui traversait des pans entiers de l’histoire. L’auteur s’efforce de reconstituer les étapes de cette existence, et il lui plaît sinon d’en tirer des leçons pour sa propre existence, du moins de faire siens des faits, gestes et sentiments qui ont construit sa maman. Comme si, à présent que sa très chère Gina n’était plus, il lui fallait trouver d’excellentes raisons de l’avoir aimée.
C’est à tout cela que l’auteur a voulu rendre hommage : à une maman disparue, à une époque enfuie et à une attitude par rapport à la vie faite de curiosité, de distinction discrète, d’envie de séduire. Gina est un livre tout simple, d’une belle sincérité, non que les autres ouvrages de Bott soient insincères, mais il lui arrive parfois de batifoler au milieu de l’histoire littéraire, ou de vagabonder dans ses amusantes rêvasseries. Il est ce qu’en musique on aurait appelé autrefois un « tombeau », c’est-à-dire un chef-d’œuvre en l’honneur d’un maître vénéré et disparu. Gina est un tombeau pour une mère admirée et aimée.
« Avec l’amour maternel, écrivait Romain Gary, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. » C’est pourquoi nos mères sont si précieuses, et pourquoi est si douloureuse, à n’importe quel âge, la séparation définitive avec elles. C’est le charme de la littérature de pouvoir convertir ces chagrins en œuvres d’art, et c’est le talent, très efficace, de François Bott d’accomplir cette transmutation avec beaucoup de pudeur et de sensibilité. 

Gina, de François Bott, Éditions de la Table Ronde, collection « La Petite Vermillon », 96 pages, 5,40 E

Robert Colonna

corsica

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