LA PLEUREUSE DE PIANA

 

 

La pleureuse de Piana

 

A Piana se trouve un marbre sublime qui, parce qu'il choqua curé et villageois, demeure caché et tristement méconnu.

 

Elle ne figure dans aucun guide touristique, aucun inventaire insulaire, aucun récit de voyage. N'est répertoriée nulle part ailleurs que dans les austères catalogues du Musée d'Orsay. «  La pleureuse de Piana  » s'est cachée dans le petit square de la mairie, derrière une haie. C'est une inconnue qui se mérite. Elle apparait d'un coup dans sa beauté bouleversante, femme nue posant la main sur le coeur d'un homme jeune qu'on devine sans vie. Malheur stupéfait, sans bouche ouverte, sans cris, sans pleurs ; désespoir sensuel couvert par une cascade de cheveux sur un corps inanimé et sans traces de violence. Le chagrin, pur, violent.
Le nom originel de la statue ? : «  Eve retrouvant le corps d'Abel mort  ». Eve, la première femme, folle de douleur après les coups portés par un Caïn jaloux sur son frère - le premier crime de la Bible. Le sénateur et ancien maire de Piana, Nicolas Alfonsi, préfère «  Mère pleurant son enfant  », comme pour mieux dire qu'elle figure l'universel du plus poignant des drames. A vrai dire, on peut tout voir dans cette statue - y compris deux amants, ou un parfum d'inceste. Seuls indices : le marbre est daté (1903), et il est signé (Albert-Gaston Guilloux). La mairie donne ces détails sur son site. Le jeu de piste peut commencer.
Qui est Guilloux ? Des catalogues de vendeurs aux enchères témoignent que l'artiste commença par peindre des «  Côtes bretonnes animées  » et un «  Paysage de bords de rivière au soleil couchant  ». Quelques notices racontent qu'il travailla avec Falguière et Coutan. Pourtant, même une dix-neuvièmiste chevronnée comme Catherine Chevillot, conservateur en chef au Musée d'Orsay, ne connaît pas l'artiste. En exhumant ses fiches, elle indique en revanche que le plâtre original - en mauvais état - se trouve au Musée des Beaux-Arts de Rouen, où naquit Guilloux, et reçut en 1899 «  une médaille troisième classe, ce qui n'est pas mal  ». On trouve quelques petites lignes de critiques de la statue dans les catalogues de salons de l'époque, consultables au Musée.
C'est en fait «  le grand marbre  » qui se trouve en Corse : «  Le sculpteur fait une terre puis un plâtre qui devient l'original dont on peut tirer des marbres et des bronzes  », rappelle Catherine Chevillot. L'oeuvre fut achetée par l'Etat au Salon des artistes français - 3 000 francs de l'époque-, remise au Musée du Luxembourg en 1911, et enfin attribuée par le ministre des Beaux-Arts à la commune de Piana en 1923. Pourquoi Piana ? A Paris ou en Corse, personne n'a de réponse à la question.
Seule certitude : les deux nus étaient au départ destinés au Monument aux morts. Mais l'idée fut jugée indécente par les villageois. Dans les archives de la mairie, Pascaline Castellani a retrouvé pour Corsica deux articles d'avant-guerre du Petit journal qui témoignent du chemin de croix de «  la Pleureuse  », jusqu'à son exil dans le petit square de la commune : un courrier de lectrice, et la réponse de feu monsieur le maire. La lectrice raconte que, par Piana, elle avait découvert «  dans une caisse à claire-voie, exposée à toutes les intempéries, une statue de pleureuse  », et avait demandé pourquoi cette sculpture était ainsi abandonnée. «  Les habitants n'ont pas pu s'entendre pour choisir un emplacement. Les uns voulaient qu'on la mît devant l'église, les autres voulaient la placer derrière. Alors on l'a laissée là !  », lui fut-il répondu. - Et depuis combien de temps ? - Depuis quatre ans  »...
«  Comment un artiste a-t-il pu abandonner son oeuvre dans ce petit hameau de trois cent cinquante habitants ?  » s'était demandé le quotidien parisien. A Piana, les maires ont semble-t-il toujours eu de l'humour. Celui de l'époque avait répondu que son village était «  non pas un hameau de trois cents habitants, mais un chef-lieu de canton de mille cinq cents âmes  ». Il avait aussi tenu à «  rassurer la correspondante inquiète  » : «  L'oeuvre de Gillous (sic) représentant Eve retrouvant le corps d'Abel, en costume de l'époque, bien entendu, (...)  embellit une des places de la commune  », provoquant certes «  le désespoir de notre bon curé  », mais aussi «  l'admiration des connaisseurs  ».
D'après Nicolas Alfonsi, la statue fut installée «  derrière le bar de Sebastien Versini  » : de vieilles cartes postales en attestent. Mais là, à nouveau, «  la statue a dérangé le brave paysan  », se désole-t-il. «  Les femmes âgées faisaient le tour, pour ne pas passer devant ces gens tous nus  », ajoute Pascaline. Pourquoi ne pas reprendre aujourd'hui la controverse abandonnée au siècle dernier ? A quand le retour en triomphe, sur la place du village, de la Pleureuse de Piana ?

 

 

Ariane Chemin

http://info.club-corsica.com/cul_132_001.html

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site