LE REBELLE ETAIOT A PIANA

Le rebelle était à Piana

Quand il apprend la signature du pacte germano-soviétique, en août 1939, Paul Nizan est en vacances à Piana, chez Danielle et Laurent Casanova. C’est là qu’il décide de quitter le parti communiste. Les cadres du parti, Aragon en tête, mettront cette décision sur le compte d’un dérangement mental consécutif à une nuit passée à la belle étoile…

Est-ce l’emploi d’un écrivain que de participer au débat politique ? Est-ce son rôle que de donner son opinion sur l’administration de la cité ou les relations internationales ? Longtemps on a voulu croire que, dédaigneux des questions triviales qui animaient la piétaille politicienne, les écrivains ne descendraient jamais de leur Aventin, l’Art. Puis le xxe siècle est arrivé, et les écrivains se sont « engagés ». Ils ont pris position dans les grands débats, comme dans les petits ; ils ont appliqué leurs connaissances esthétiques ou philosophiques aux affaires de la vie quotidienne ou bien ils ont fait l’inverse, tenter de transposer dans l’art, leurs révoltes, leurs enthousiasmes, leurs convictions partisanes. Pour excuser cette confusion – qui, en art, n’a jamais été très fertile et, en politique, n’a provoqué que des malentendus –, il faut dire que le xxe siècle a multiplié à l’envi les occasions de prendre position : deux guerres mondiales, des dictatures à foison, des idées nouvelles, des idéologies inconnues, une grande révolution, en Russie, qui a prétendu abolir un système, le capitalisme, qui, pour sa part, a bouleversé tous les repères, sociaux, moraux, politiques, auxquels, sous tous les cieux, les hommes avaient fini par s’accoutumer.
Artistes et écrivains se sont donc engagés. En clair, ils ont dit et écrit que les valeurs bourgeoises – grands bourgeois et petits bourgeois confondus dans al même détestation –, que ces valeurs qui avaient recouvert le monde occidental étaient d’un affligeante médiocrité. Pour les plus bienveillants, elles étaient méprisables ; pour les plus déterminés, il fallait les abattre. Artistes et écrivains ont pris part à ces engagements – le mot a quasiment son sens militaire – avec des bagages intellectuels variables. Les uns disposaient de convictions fortes, de l’ordre de la foi – ce fut le cas des catholiques, des nationalistes de tous poils, des marxistes –, d’autres n’avaient, à l’inverse, que leur faculté de s’indigner, une belle probité intellectuelle, et, pour référence, une certaine idée de l’homme. Paul Nizan, pourtant passé à la postérité pour son militantisme au parti communiste, appartenait, en réalité, à cette dernière catégorie : c’était un homme libre.
Ce garçon « étonnamment doué », selon le formule de Raymond Aron, qui fut son condisciple à l’école normale supérieure de la rue d’Ulm, est né en 1905 ; il est mort au combat, en mai 1940, au moment de l’invasion de la France par les armées nazies. Sa courte existence est tout entière placée sous le signe d’une révolte, parfois radicale, nourrie par une solide culture et, toujours, malgré ses attaches partisanes, par une grande exigence morale. Son refus de la société bourgeoise frise l’anarchie et le fanatisme : plus qu’un intellectuel engagé, il est un écrivain enragé. Car dans l’espace des trente-cinq années de son existence, Nizan fut bel et bien un écrivain.
Son œuvre comporte des romans, Antoine Bloyé (1933), Le Cheval de Troie (1935), La Conspiration (prix Interallié 1938), des essais, Aden Arabie (1931), Les Chiens de garde (1932), des reportages, Chroniques de Septembre (1939), sans parler d’une cargaison d’articles, notamment de critique littéraire, et sans parler d’une volumineuse correspondance.
Sa vie est marquée par l’engagement. A l’inverse de tant de ses collègues, normalien ou intellectuels – au premier rang desquels il faut placer Jean-Paul Sartre, son condisciple de la rue d’Ulm – Nizan ne tolère pas d’en rester à des élans du cœur, à des protestations de principe. Il croit au paradis communiste, et, loyalement, il adhère au parti. Simple militant, d’abord, à Bourg-en-Bresse où il enseigne, puis gérant de la librairie de L’Humanité, à Paris, secrétaire de rédaction, avec Louis Aragon, de Commune, puis journaliste à L’Humanité et à Ce soir, autre organe du parti, où il s’occupe de politique internationale et de critique littéraire.
En août 1939, alors qu’il est en vacances en Corse, à Piana, chez ses amis Casanova, il apprend la signature du pacte germano-soviétique. Cette nouvelle consternante, immédiatement suivie de l’invasion de la Pologne par Hitler, le scandalise et, sans bruit, il démissionne du parti.
Mobilisé, il prend part à la « drôle de guerre » – sa correspondance pendant ces mois prouve qu’il en a été un observateur précieux ; ses lettres sont toutes d’une grande élévation –, et il meurt, d’une balle perdue, le 23 mai 1940, dans le Pas-de-Calais.
La démission du PCF, pourtant devant un des faits les plus révoltants du xxe siècle, qui ne fait que dénoncer l’accord extravagant entre deux des plus sanguinaires tyrans que la terre ait porté, cette démission va valoir à Nizan non seulement un long purgatoire, mais les attaques, la calomnie, les salissures du parti, qui déshonorent à jamais ceux qui, Aragon en tête, en ont été les instruments.
Tout part de cet été 39, quand les Nizan passent des vacances en Corse. Au cours d’une randonnée, ils doivent passer une nuit à la belle étoile. Incident banal, sans la moindre conséquence, dont Aragon estime pourtant qu’il a fait « perdre la tête » à l’écrivain. S’il a démissionné du parti, c’est que sa nuit en plein air lui a donné une « peur abstraite », une « certaine agitation », une « sorte de maladie »… S’il a fait preuve de scandaleuse liberté, c’est que ce « traître » – le mot est de Maurice Thorez – était, en somme, bon pour l’asile psychiatrique… Pendant trente ans, le parti ne s’est pas départi de cette ligne commode.
Les manifestations – colloques, rééditions, numéros spéciaux – qui ont marqué le centième anniversaire de la naissance de Nizan ont été l’occasion non seulement de stigmatiser les comportements odieusement staliniens du PCF – nul ne les ignorait, nul n’en a été surpris -, mais de prendre surtout la mesure de la qualité de l’œuvre, et de la droiture de l’homme.
On trouve dans Aden Arabie, récit d’un séjour d’une année dans cette ville, des notations sur le monde contemporain qui n’ont rien perdu de leur justesse et de leur force. Dans Antoine Bloyé, inspiré par la vie du père de l’écrivain, on peut mesurer – ce que l’époque contemporaine a oublié -, à quel point la bourgeoisie, ses comportements, sa culture, a pour effet de dénaturer ceux qu’elle adopte, de les faire renoncer aux traditions de leur classe, de leur province, de leur métier, à tous ces impalpables savoirs, bien concrets pourtant, qui permettent à un homme de se construire et qui lui permettent de ne pas être emportés par la mode et la houle d’un moment.
L’œuvre vaut par quelques formules (« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie » est un des plus fameux débuts de roman), mais vaut surtout par ses thèmes : la dénonciation de l’homo economicus, que nous sommes tous devenus, la condamnation des universitaires – on dirait aujourd’hui des vedettes du système médiatique, façon BHL -, qui ne sont que les « chiens de garde » d’un système économique et moral pourri. En dehors de quelques références à des épisodes de la vie politique ou à des personnages oubliés, l’œuvre de Nizan, pour ses essais comme pour ses romans, a bien vieilli. De sa violence, elle a conservé de la force ; elle reste solide.
Quant à la rectitude de l’homme – même si on ne partage pas toutes les causes qu’il a épousées, et si on éprouve quelque déplaisir à l’avoir vu, membre du PC, imperturbable aux plus sombres heures des purges et des procès de Moscou -, elle force le respect. Nizan a pris ses risques. Il est allé au bout de ses convictions, et, jusqu’à sa rupture finale avec le parti, quand il s’est trouvé confronté à l’inacceptable, il n’a toujours, en tout, été guidé que par sa conscience et ses exigences morales. Sa droiture, sa rigueur, sa probité peuvent notamment s’apprécier dans ses articles de critique littéraire ; les divergences politiques ne l’ont jamais empêché, par exemple, de reconnaître les mérites stylistiques et l’importance de l’œuvre de Céline ou Drieu La Rochelle.
Rebelle à tous les conformismes, à toutes les « bien pensances », à toutes les pensées uniques – qui signifient pas de pensée du tout -, rebelle à la mode et aux comportements grégaires, cultivé, croyant aux valeurs de l’esprit – sinon à ses forces, bien que son éducation chrétienne l’ait marqué -, croyant à la conscience individuelle, à la morale et à la liberté, Paul Nizan – dont l’indépendance d’esprit a éclaté à Piana, au-dessus du golfe de Porto – est un des plus beaux produits de cette race si typiquement française : l’écrivain engagé. A Piana, ou ailleurs, le centième anniversaire de sa naissance est une occasion de le relire – ou de le découvrir.

Robert Colonna d’Istria

corsica

 

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