la plaie encore vive de l'amiante

Corse : la plaie encore vive de l'amiante



Par Jean-Marc Raffaelli | 13/08 | 07:00 les ec hos

 

L'activité humaine mais aussi les phénomènes naturels ont souvent abîmé nos paysages. Notre nouvelle série de reportages raconte l'histoire de quelques-unes de ces plaies plus ou moins refermées. Aujourd'hui, la mine d'amiante à ciel ouvert du Cap corse est en cours de nettoyage, près de 50 ans après l'arrêt de son exploitation.

Une gigantesque verrue grise avec vue imprenable sur la mer. Sur le versant ouest du Cap corse, dans une micro-région sauvage encore préservée des touristes, la mine d'amiante à ciel ouvert de Canari renvoie à la mémoire collective insulaire des flots de souvenirs de prospérité et de souffrance. En cours de réhabilitation, le gisement, dont l'exploitation est née avec le début du siècle dernier, a cessé de fonctionner le 12 juin 1965. De l'énergie laborieuse des travailleurs et de leurs interminables journées de peine ne subsistent qu'un enchevêtrement de terrains vagues dévalant en terrasses jusqu'à la mer, des rails déchiquetés, des silos éventrés, les galeries sinistres. Un paysage lunaire d'où émerge le bâtiment de l'usine de traitement avec ses cloisons en lambeaux, ses portes grinçantes de rouille et ses monceaux de vitres brisées. Brisées comme les familles qui ont perdu un mari, un frère, un enfant à une époque où l'on ne portait ni masques ni combinaisons. « Les ouvriers avaient la même couleur de la terre qu'ils soulevaient. On les appelait les pères Noël blancs », se souvient un habitant de Canari.

C'est en 1898 qu'un forgeron du nom de Ange-Antoine Lombardi déclare la découverte d'un filon d'amiante. Il procède aux premières explorations et exporte sa production à Marseille. Vingt ans plus tard, Eternit y aménage une carrière qu'elle exploite de manière quasi artisanale avec une production annuelle de 145 tonnes. En 1945, l'exploitation est rachetée par plusieurs entreprises européennes spécialisées dans ce minerai. Elles s'unissent pour fonder la Société Minière de l'Amiante. À son apogée, en 1961, le site emploie 350 ouvriers et produit jusqu'à 30.000 tonnes d'amiante par an, permettant ainsi de couvrir 50 % des besoins industriels de la France avec même un marché jusqu'en Extrême-Orient.

Mais les premiers dégâts sanitaires, l'épuisement de la ressource et la baisse de rentabilité ont raison de la mine qui avait été florissante avec un chiffre d'affaires de 10 millions de francs.

Aujourd'hui encore, l'Ardeva, l'association régionale de défense des victimes de l'amiante, y tient des permanences régulières. Le 22 juin 2010, René Giusti, décédé il y a quarante-cinq ans après quinze années comme magasinier à Canari, reçoit des indemnités posthumes de 120.000 euros. Fait inédit : son épouse, également décédée, se voit accorder la somme de 40.000 euros. « Canari fut le seul site industriel d'amiante de la métropole, et sa réhabilitation constitue donc une première nationale », explique Antoine Jeanneret, directeur régional de l'Ademe.

Bouffée d'oxygène

Vinci a remporté le marché de 10 millions d'euros pour la réhabilitation du site. Entamé en 2009, le chantier a été programmé pour s'achever avant l'été 2013. Les travaux sont suspendus chaque été pour ne pas nuire à la saison touristique. Les techniciens sont soumis aux règles draconiennes de protection individuelle, l'accès au site se fait par un sas de décontamination et un dispositif d'arrosage automatique d'eau de mer, pompée sur place et stockée en permanence dans des cuves de 2.000 m 3, permet de plaquer au sol les fibres d'amiante. Chaque jour, plusieurs prélèvements de l'air sont analysés en laboratoire. « L'objectif du projet est de stabiliser les verses de la mine, d'en sécuriser l'accès, d'empêcher définitivement les filaments de polluer l'air et l'eau des plages environnantes », poursuit Antoine Jeanneret.

Une fois le travail achevé, se sera une grosse bouffée d'oxygène pour les villages authentiques du bout du Cap, dont Canari bien sûr, qui a récemment reçu le label de l'association « Hommage aux villages de France » pour avoir caché pendant la guerre des familles juives dont les hommes étaient recrutés à la mine. Une partie du site fera l'objet d'essais de végétalisation. Le bâtiment de l'usine, assaini, restera debout. Il sera peut-être reconverti en musée. La ministre de l'Ecologie a le dossier sur son bureau, mais il n'est pas en haut de la pile...

Jean-Marc Raffaelli, Les Echos
CORRESPONDANT À BASTIA
Lorsque le site sera réhabilité, le bâtiment de l\'usine de traitement, assaini, pourrait être reconverti en musée. Reste la mine à ciel ouvert qui serpente au-dessus de la mer sur le versant ouest du Cap corse.
Lorsque le site sera réhabilité, le bâtiment de l'usine de traitement, assaini, pourrait être reconverti en musée. Reste la mine à ciel ouvert qui serpente au-dessus de la mer sur le versant ouest du Cap corse. - dr

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