L'olivier entre en guerre dans les Pouilles

 

1|5 ARBRES MALADes de la mondialisation Une épidémie ravageuse s'attaque aux arbres de la région du sud-est de la péninsule italienne

 

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D'ordinaire Giuseppe Silletti, 62 ans, commandant du Corpo forestale dello Stato, la police de l'environnement italienne, est un homme affable. Un peu rugueux certes, difficile à contacter à moins d'avoir envoyé plusieurs courriels à son administration, mais plutôt disponible pour quelqu'un qui, depuis le mois de février, a été nommé commissaire spécial du gouvernement, autant dire général en chef, dans la guerre contre Xylella fastidiosa, la bactérie qui dessèche les oliviers et empêche les oléiculteurs des Pouilles de dormir. Mais une fois l'autorisation obtenue et le rendez-vous fixé à Bari dans son bureau qui domine la mer, c'est du velours. A moins de l'énerver. Notre réflexion était sans doute trop provocante. "  Commissaire, il y a près de six mois que vous menez ce combat. Vous avez préconisé l'abattage des arbres malades mais, en tout et pour tout, seulement sept ont été arrachés sur un million de plantes menacées. On a l'impression que vous n'avez rien fait.  "

A cet instant, Giuseppe Silletti aurait bien voulu nous mettre dehors. Puis il s'est ravisé. "  Ce que nous avons fait  ? Je vais vous le dire  ! D'abord j'ai proposé un plan, mais il a été rejeté par le tribunal administratif à la demande des associations de défense de l'olivier. Mais je ne suis pas resté les bras croisés. Avec mes 140 hommes, nous avons procédé au nettoyage de la zone rouge, celle dans la province de Lecce, la plus touchée par la bactérie tueuse. Ce que nous avons fait  ? 1  200  kilomètres de route, 230 hectares de jardins publics et 60  000 hectares d'oliveraies ont été bonifiés  ! Ce qui n'empêchera pas de devoir traiter les arbres avec des produits chimiques. Je n'ai jamais dit qu'il fallait abattre 1  million d'arbres. Ecrivez-le  ! En tout, seuls 2  500 oliviers sont concernés  !  "

Depuis l'apparition, en  2010, de Xylella fastidiosa, les Pouilles sont en ébullition. L'Europe aussi puisque la bactérie transportée par des insectes menace potentiellement tous les oliviers du bassin méditerranéen, de la Grèce à l'Espagne en passant par la France. Fin avril, la Commission européenne a renforcé les mesures de prévention  : éradication dans les zones infectées, délimitation de la zone tampon de vingt kilomètres au nord du foyer de contamination et embargo à l'exportation des plantes suspectes.

thèse du "  crime en bande organisée  "

Ici, au sud de l'Italie, l'oléiculture représente 400  millions d'euros de chiffre d'affaires par an et 30  % de la production totale de l'Italie. "  Tout le monde se sent une âme et des compétences d'agronome. C'est comme lorsque joue l'équipe nationale de foot, tous les Italiens se prennent pour des entraîneurs. Pourtant ce serait le moment de s'écouter les uns les autres  ", regrette Gianfranco Ciola, directeur du parc naturel d'Ostuni qui abrite de nombreux oliviers séculaires pour l'instant encore indemnes. En visite dans les Pouilles le 19  juillet, le commissaire européen à la santé, Vytenis Andriukaitis, a demandé "  davantage de cohérence  " à ses hôtes.

Il faut dire que de Gallipoli à Tarante, à travers les trois zones de "  guerre  " (la ligne de front dans la province de Lecce, la zone tampon dans celle d'Ostuni, et l'arrière aux alentours de Bari), tout le monde a son mot à dire, sa vérité à promouvoir en fonction de ses intérêts, de sa philosophie, de sa chapelle. A mesure que le visiteur s'enfonce dans le talon de la Botte, ses certitudes s'évanouissent.

Prenons l'apparition de la bactérie par exemple. Jusqu'alors deux pistes étaient privilégiées. Selon une première hypothèse, dite "  filière sud-américaine  ", Xylella fastidiosa aurait rejoint l'Europe en passager clandestin à l'abri de végétaux en provenance du Costa Rica. Débarquée aux Pays-Bas au port de Rotterdam, elle aurait atteint les pépinières de Lecce pour y faire souche.

Selon la seconde, dite "  piste italienne  ", la bactérie aurait été apportée "  officiellement  " en  2010 à Bari, à l'occasion d'un congrès organisé par l'Institut agronomique méditerranéen, par des scientifiques qui s'interrogeaient justement sur la portée de ses dommages et les moyens d'y faire face. Mais la juge Elsa Valeria Mignone, qui conduit l'enquête (et n'a pas souhaité répondre aux questions du Monde), ne peut accéder aux actes de ce colloque et donc apporter la preuve que la bactérie étudiée par les experts est bien la même que celle qui a infecté les oliviers.

Mais un troisième scénario est apparu, qui privilégie la thèse du "  crime en bande organisée  ". Deux complices, un champignon et un parasite du bois, pourraient avoir offert une aide logistique à la Xyllela pour semer la terreur dans les oliveraies. Cette théorie du complot a aussi ses partisans. Selon eux, une main criminelle aurait diffusé la Xylella fastidiosa dans la province de Lecce où se concentrent les petites exploitations pour ruiner les oliveraies et laisser place à des grandes résidences touristiques, les pieds dans l'eau… Par qui  ? Des oléiculteurs de Bari, la capitale régionale, où les propriétés sont plus prospères et où l'huile, dit-on, est plus fine et plus chère  ? Des élus aux ordres des multinationales de la chimie agroalimentaire comme Monsanto  ? Des tenants de l'agriculture intensive qui voudraient mettre à genoux l'agriculture biologique  ?

Comme souvent en Italie, les discours officiels, qu'ils soient politiques ou scientifiques, sont suspectés de servir des intérêts particuliers et systématiquement remis en cause. Les partisans de l'arrachage sont perçus comme des "  profiteurs de guerre  " cherchant à thésauriser sur les aides et les dédommagements. A l'inverse, les écologistes, qui veulent sauver les arbres, sont accusés de vouloir propager la peste. Venu apporter son soutien aux oléiculteurs, l'eurodéputé José Bové, qui n'a pas voulu prendre parti dans cette drôle de guerre, est soupçonné d'être au service de la science officielle  : "  Normal, son père était agronome  ", persifle une productrice.

Chacun des camps en présence adhère à une thèse, un scientifique de référence, un gourou. Il y a autant de chapelles dans le traitement du dessèchement de l'olivier que d'écoles de psychanalyse. Les experts de Lecce se plaignent ne pas être associés à ceux de l'université de Bari, lesquels ignorent les recherches conduites dans les universités de la Basilicate toute proche.

Dans leur plantation bio, à proximité de Santa Maria di Leuca, Valentina et Stefania Stamerra ne jurent que par les travaux du professeur Christos Xiloyannis, un agronome de Matera. Celui-ci soutient qu'il suffit de fertiliser le terrain avec de la matière organique, de le nettoyer régulièrement mais sans acharnement, de tailler les brindilles mortes dès leur apparition et les jeunes pousses au pied de l'arbre pour le maintenir en bonne santé. Valentina est l'une des avocats qui a plaidé devant le tribunal administratif le gel du plan de Giuseppe Silletti. Stefania, architecte, gère la plantation de la famille, 500 arbres apparemment en pleine forme. "  Nous sommes ici dans l'épicentre de la catastrophe… Et pourtant nous aurons une récolte cette année. Ceci est une bataille culturelle et politique.  "

à chacun sa solution miracle

A quelques kilomètres de là, à Racala, Federico Manni, l'un des fondateurs de l'association La Voce dell'ulivo   ("  la voix de l'olivier  "), lui, ne produira rien ou presque. "  Dans ce conflit, j'ai perdu des amis, se désole-t-il. Mais, si demain, vous ou moi sommes victimes d'un cancer, on file à l'hôpital, non  ? On ne va pas chez le rebouteux  !  " Lui plaide pour un autre traitement  : greffer sur des arbres légèrement atteints des branches d'une autre espèce, venue de Toscane, réputée plus résistante. Il nous conduit devant le "  géant de Feline  " dont les bras tordus et le tronc noueux trahissent ses 1  500 ans. "  Pas sûr que ça marche, mais il faut essayer  ", dit Federico Manni. Gérant d'une coopérative d'huile d'olive regroupant 800 petits producteurs qui produisent 30  000  litres par an, il ne veut pas laisser tomber.

Président de la région des Pouilles, élu le 31  mai, Michele Emiliano (Parti démocrate, gauche) sait qu'il devra tôt ou tard porter un discours de raison dans ce débat qui en manque singulièrement. Ancien magistrat anti-Mafia, il dit ne vouloir se fonder que sur des preuves. "  Les experts expliquent que la maladie pourra être contenue mais pas éradiquée, commence-t-il comme pour se disculper par avance. Si on nous prouve que l'éradication des oliviers malades peut être un bien, alors je suis d'accord. Je suis prêt à prendre des mesures impopulaires. Mais nous devons être sûrs que l'arrachage ne soit pas une manière de se mettre à genoux devant les recommandations de l'Europe afin d'éviter les sanctions.  "

Dans les Pouilles, les exploitations d'oliviers se transmettent de génération en génération comme une part d'ADN. Quelques centaines d'arbres, parfois moins, pour assurer sa consommation privée d'huile d'olive, celle de la famille et des amis. C'est pourquoi chacun se croit investit de la mission personnelle de les sauver. "  Pour nous, poursuit Michele Emiliano, l'olivier est plus qu'un arbre. C'est un ancêtre, une part de nous-même, notre reflet. Grâce à lui nous nous confrontons à l'éternité et au temps qui passe. C'est pourquoi l'abattage est considéré comme une sorte de sacrilège. Nous, les Pugliesi, nous nous réveillons la nuit en pensant qu'un arbre va mourir. Nous ne sommes pas très nombreux dans le monde à avoir ces angoisses. Ces oliviers sont pour nous ce que les phoques sont pour les esquimaux.  "

268  000 oléiculteurs, petits et grands, attendent sa décision. Et 60  millions d'arbres. Certains ont dépassé 2  000 ans. Ils ont vu passer les Grecs et les légions romaines, les Carthaginois, les Byzantins, les Souabes, les Normands, les Suédois, les Angevins, des orages et des incendies… Jusqu'alors ils ont survécu.

Philippe Ridet

© Le Monde 10 aout 2015

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