La Corse cherche une réponse aux manifestations racistes d'Ajaccio

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Corse cherche une réponse aux manifestations racistes d'Ajaccio

10 janvier 2016 | Par Ellen Salvi

Les « ratonnades » survenues fin décembre à Ajaccio ont laissé des traces. Dans le quartier des Jardins de l'Empereur, beaucoup songent à quitter l'île après un tel déferlement de haine. À peine élus à la présidence de l'Assemblée territoriale, les nationalistes doivent donner des gages et se distinguer de groupes ultras. Retour sur trois jours de folie collective et ce qu'il en reste : des peurs et beaucoup de questions.

·  De notre envoyée spéciale à Ajaccio (Corse-du-Sud).– Ida n’arrive toujours pas à réaliser. Ce lundi 4 janvier au matin, jour de rentrée des classes, elle s’est attardée plus longtemps que d’habitude devant les grilles du groupe scolaire des Jardins de l’Empereur, où elle vient de déposer son fils de 6 ans. Elle discute avec une autre mère d’élève. Ensemble, elles parlent des cauchemars de leurs enfants, de la crainte des plus grands de retourner à l’école, des questions auxquelles elles peinent à trouver des réponses. « Mon garçon n’arrête pas de me demander pourquoi les messieurs sont venus à la maison pour nous dire de rentrer chez nous, souffle-t-elle, en se mordant les lèvres. Il m’interroge : “Mais Maman, c’est ici chez nous, non ? On va aller où ?” »

Loin. C’est désormais ce qu’elle lui répond. Car Ida a décidé de s’en aller. D’ici le mois de février, elle quittera Ajaccio, où elle vit depuis dix ans et où son mari, chauffeur de poids lourd – « en CDI », précise-t-elle – est né, il y a plus de quarante ans. « Après ce qu’il s’est passé, on ne peut plus rester ici, on va déménager sur le continent. Nous ne sommes pas les seuls à avoir fait ce choix. Mon frère va partir aussi et mon beau-père veut carrément retourner en Tunisie. » Ici, en plein cœur de “l’Empereur”, un quartier situé sur les hauteurs de la ville, à quinze minutes à pieds du centre, les plaies des « événements » survenus fin décembre sont encore béantes.

 

Le quartier des Jardins de l'Empereur, à Ajaccio. © ES

Les images de la marée humaine qui a submergé les petits lotissements de cette cité populaire où vivent 1 700 habitants, pour moitié issus de l'immigration, n’en finissent pas de hanter les esprits. Le 25 décembre, au lendemain de l'attaque violente d'un camion de pompiers venus éteindre un feu allumé par une poignée de jeunes pour la veillée de Noël, des centaines de personnes ont envahi le quartier pour protester contre ce fait divers somme toute banal sur le continent, mais parfaitement inédit sur l'île.

Les ruelles des Jardins de l'Empereur ont beau être désertes ce lundi matin, le slogan « On est chez nous » entendu lors des trois jours de manifestations résonne encore à l’oreille de chacun. Sur un mur, un tag « Arabi fora (les Arabes dehors) » a été recouvert à la va-vite. Le soir du 31 décembre, une peau de sanglier a été déposée à l’entrée du quartier. Par qui ? Impossible de le savoir. Pourquoi ? Ça, tout le monde le sait. « Ils font l’amalgame musulmans = Arabes, regrette Isabelle, une autre maman d’élève. Moi, je suis corse, convertie à l’islam. Alors je vais où ? Je vais où pour assurer la sécurité de mes enfants ? »

Cette trentenaire a elle aussi des envies de continent. « Je vais certainement déménager à Nice. Du racisme, il y en a partout, tout le temps, mais ça n’a jamais pris de telles proportions. » À ces mots, Ida ferme les yeux. Voilà une semaine qu’elle se refait le film des événements. Ce flot de personnes vindicatives qui se sont engouffrées dans le hall de son immeuble, cassant les boîtes aux lettres, avant de monter à travers les étages en vociférant et en cognant à toutes les portes. « Mon mari a ouvert pour comprendre ce qu’il se passait. Ils sont entrés dans l’appartement, mes enfants étaient terrorisés. Mon mari a essayé de les calmer en leur disant “Je suis français !”. Ils ont répondu : “Mais nous, on est corses !” »

Au cours de cette nuit, où elle n'a fait « que pleurer », Ida a emmené ses deux petits chez sa belle-mère, à quelques kilomètres d’Ajaccio. Ils y sont restés toute la semaine, « par précaution ». « Une cousine de Marseille était venue nous rendre visite pour les vacances. Elle est repartie dès le lendemain en me disant qu’elle ne reviendrait plus jamais. Elle n’en croyait pas ses yeux. Elle n’arrêtait pas de me dire : “Mais on est où là ? On n’est pas en France !” » Cette réflexion, ils sont nombreux à se l’être faite. Le vendredi, au premier jour de la manifestation. Mais aussi le samedi et le dimanche, où des centaines de personnes ont de nouveau défilé à travers les rues d’Ajaccio, dans les quartiers des Salines, des Cannes, de Saint-Jean…

« Il faut imaginer un petit peu ce que cela pouvait donner, témoigne André Paccou, responsable de la Ligue des droits de l’homme (LDH) Corse. Les gens ont été agressés par une foule haineuse, entourée par la police. » Et ce, sans qu’aucune arrestation en flagrance ne soit réalisée. Lors de ses vœux aux Français, François Hollande a évoqué le saccage de la salle de prières musulmane du quartier Saint-Jean survenu en marge de la première manifestation, mais n'a rien dit des horreurs qui ont été proférées à l'Empereur ou dans les autres quartiers populaires de la ville.

« Tout le monde s’est focalisé sur le religieux, mais ce n’est pas “Muslim fora” qu’on a entendu dans les rues, c'est “Arabi fora”, souligne Mohammed Jouablia, président de l’association populaire des Tunisiens de Corse. C’est notre identité qui a été attaquée. » C'est aussi cette identité qui était visée par la trentaine de personnes qui ont vandalisé la terrasse d'un restaurant kebab au cours de la même soirée, « ignorant même qu’il n’était pas la propriété d’une personne d’origine nord-africaine », précise le préfet de Corse, Christophe Mirmand.

« Ces gestes-là ne resteront jamais impunis, qu’ils concernent une mosquée, une synagogue, un temple ou une église. Il y va de l’honneur de la France », a encore assuré le président de la République. Or, à ce jour, aucune des personnes ayant clamé des slogans racistes, des menaces de mort ou s’en étant pris à ladite salle de prières en tentant de brûler les corans qui s’y trouvaient n’ont été interpellées. La présence d'une gendarmerie à proximité de cette dernière n'y a rien changé. « En plein état d’urgence, alors qu’on peut être assigné à résidence pour ses convictions écologistes ou une fréquentation un peu trop assidue de la mosquée, on ne risque apparemment rien à partir en bande à la chasse à l’Arabe », note l'écrivain Jérôme Ferrari dans une tribune publiée dans Corse-Matin.

Des revolvers aux ceintures de certains manifestants

À l’Empereur, l’absence de conséquences immédiates renforce le sentiment d’injustice des habitants. Plusieurs plaintes ont pourtant été déposées par des particuliers, « une quarantaine », selon le président du Conseil régional du culte musulman, Miloud Mesghati. « On a vraiment l’impression d’avoir payé pour ceux qui ont attaqué les pompiers, comme des boucs émissaires, déplore Hoda, 53 ans. C'est pourtant nous qu'ils embêtent le plus au quotidien. » Voilà plusieurs mois en effet qu'une poignée de jeunes adultes créent des remous dans ce quartier, où chacun s'accorde toutefois à dire qu'il ne ressemble à aucune banlieue continentale. « Il y a des petits trafics de stupéfiants, des incivilités, mais rien de très grave », assure le préfet de Corse, qui a tout de même insisté pour que l'Empereur figure dans le nouveau contrat de ville ajaccien.

Le quartier Saint-Jean, où se trouve la salle de prières musulmane vandalisée le 25 décembre. © ES

Quand on ajoute à cette absence de résultats le fait que tout le monde, à Ajaccio, connaît au moins « une personne qui est montée » et qu'une bonne partie de la population du centre-ville approuve les manifestations, l'incompréhension est encore plus totale. Le procureur d'Ajaccio, Éric Bouillard, assure cependant avoir la ferme intention de trouver tous ceux qui ont participé activement à cette folie collective. « Les exploitations des images sont encore en cours, indique-t-il. Nous en disons le moins possible afin que les personnes concernées n’aient pas le temps d’adapter leur discours. »

Quid des arrestations de flagrance qui auraient pu être réalisées ? « Elles étaient impossibles au regard du nombre de forces de police disponibles ce jour-là, assure le préfet Mirmand. Nous avons été objectivement surpris par la mobilisation. La priorité a été donnée pour éviter les agressions physiques. » La première enquête, qui concerne l’agression des pompiers, semble pour sa part avancer un peu plus rapidement, puisque deux individus ont déjà été mis en examen.

Une semaine après les événements, Ajaccio semble avoir retrouvé son calme ordinaire. Dans le centre-ville, les gens se saluent chaleureusement. Mais dans les quartiers plus populaires, les peurs se sont bel et bien installées. En témoignent les multiples témoignages que Mohammed et Leyla Jouablia réceptionnent chaque jour dans le petit local de l’association populaire des Tunisiens de Corse.

Mohammed Jouablia, le président de l'association populaire des Tunisiens de Corse. © ES

Des femmes qui ne portent plus leur foulard par peur d’être agressées. Des magasins qui gardent leur rideau de fer baissé. Un homme, habitué d’un bistrot ajaccien, à qui l’on refuse d’apporter un café « parce que le gérant ne veut plus servir les Arabes ». Et puis, il y a quelques jours, la porte du siège du collectif antiraciste Avà Basta (Ça suffit) a été vandalisée. Un mot sans équivoque et deux petits trous y ont été retrouvés, sans que les enquêteurs n’aient pu certifier, à ce stade, s’ils ont été causés par des coups de feu. Une hypothèse qui n’a guère de quoi surprendre lorsqu’on sait qu’environ 10 000 armes circuleraient sur l’île.

Selon plusieurs témoignages, des revolvers ont également été aperçus aux ceintures de certains manifestants le 25 décembre, « mais personne n’a tiré, même pas en l’air », assure le préfet de Corse. Attablée à l’association populaire des Tunisiens de Corse, Amel, 47 ans, a encore des frissons à la simple évocation des armes qu’elle a vues « de [ses] yeux » aux Jardins de l’Empereur, le fameux week-end. Cette mère de famille est d’autant plus marquée par les récents événements qu’elle garde encore le souvenir douloureux de la nuit où un inconnu avait déchargé sans raison son arme sur son père à la sortie d’une boîte de nuit ajaccienne.

C’était à la fin des années 1980. À une époque où la gâchette était facile et où il n’était pas rare de voir fleurir des tags “Arabacci (sales Arabes)” ou “Pinzutacci (sales Français)” sur les murs. Parmi les multiples crimes perpétrés à ce moment-là, ceux de Mohamed Sara Sgatni et Hassan Saari, exécutés le 2 janvier 1986 dans leur appartement d’Ajaccio, ont particulièrement frappé les esprits. Revendiqué par le FLNC au nom de la lutte contre le trafic de drogue, l’assassinat de ces deux ressortissants tunisiens avait créé des scissions au sein même du mouvement nationaliste. « Les campagnes “a droga basta (stop à la drogue)” et “a droga fora (la drogue dehors)” ont été pensées dans le seul but de justifier des crimes xénophobes, c’était insupportable pour nous », assure un témoin de l'époque, qui a quitté le FLNC pour cette raison.

 La Corse est une île, pas un isolat »

Jean-Guy Talamoni se souvient comme tout un chacun des assassinats qui ont ensanglanté l'île à la fin du siècle dernier. Mais il n’en fait pas franchement la même lecture. « Ces deux Tunisiens n’ont pas été tués parce qu’ils étaient maghrébins, tranche-t-il. Nous avons des défauts en Corse, nos réactions sont parfois un peu trop guerrières, mais l’islamophobie n'en fait pas partie. Ce n’est pas dans notre culture. » Dans son nouveau bureau où trônent les drapeaux européen et corse – « Le drapeau français ? Ah oui, tiens, ils n’ont pas dû me le livrer » –, le président de l’Assemblée territoriale cherche encore ses marques. Mais son discours politique, lui, est déjà bien rodé.

Jean-Guy Talamoni, dans son nouveau bureau de président de l'Assemblée territoriale Corse. © ES

Issu du mouvement Cuncolta, la vitrine légale du FLNC canal historique, puis tête de file de Corsica Libera, l’élu indépendantiste est très clair quant à la condamnation des actes racistes commis pendant les fêtes. Et il ne supporte pas qu’on puisse, d’une façon ou d’une autre, imaginer que son mouvement ait frayé avec une idéologie nauséabonde. « Le lien entre les événements d'Ajaccio et notre élection aux territoriales n’a été fait qu’à Paris », dit-il. Quand on lui oppose la dernière chronique de l'écrivain Marco Biancarelli, publiée dans le magazine In Corsica, dans laquelle celui-ci explique que « Corsica Libera ne s’interdit pas de réfléchir plus avant sur la notion de droit du sang », il bondit.

« C’est délirant ! s’agace-t-il. La question de la nationalité corse accordée au bout de 10 ans de résidence a été tranchée il y a longtemps. Nous sommes même en avance sur le droit du sol tel qu’il est pensé en France. Il n’y a pas l’ombre d’une discussion sur ce sujet chez les nationalistes. Le FLNC s’est prononcé sur la communauté de destin depuis le début ! » Pour Talamoni, la Corse est une « nation ». Et c’est au cœur de cette nation qu’il entend mettre en place un nouveau système de diversité culturelle inspiré par le Québec : l’interculturalisme, notion qui suggère l'adoption de la culture dominante du pays d'adoption, associée à la recherche de points communs, tout en préservant les différences individuelles.

Sur un mur à Ajaccio. La libération des “prisonniers politiques” est réclamée par les nouveaux patrons de la Corse. © ES

Il aurait aimé avoir le temps d'expliquer plus longuement son projet, mais constate qu’après avoir perdu une semaine à se justifier sur son discours de prise de fonctions prononcé en langue corse, il a encore passé une semaine supplémentaire à répondre à la seule question qui a semblé passionner « les médias français » : les Corses sont-ils plus racistes que les autres ? Comme si l’île ne subissait pas, comme partout sur le continent, une montée des actes islamophobes. Comme si l’insularité empêchait à elle seule les idées les plus rances de se répandre. Il regrette encore que certains éditorialistes aient sauté sur l’occasion pour plaquer leurs fantasmes sur les événements, à l’instar du patron de L'Express, Christophe Barbier, qui a qualifié les territoriales de « grand cirque nationalo-folklorique » et l’île de « confetti encombré de chèvres et de châtaigniers ».

Ce serait en effet tellement plus simple de penser les événements de cette façon. Mais comme toujours, la réalité est loin d’être aussi réductrice. Oui, les racistes et les crétins existent. En Corse, comme ailleurs. Oui, l’histoire du mouvement nationaliste a été traversée par des actions et déclarations ouvertement xénophobes. Oui, certaines revendications identitaires souffrent de multiples interprétations. Et oui, l’île reçoit la télévision. Elle est abreuvée des mêmes images que tout le monde. La peur de l’étranger, la stigmatisation des musulmans, les crispations identitaires gagnent du terrain. Ici, comme sur le continent. Les services préfectoraux ont d'ailleurs recensé 37 actes islamophobes en 2015 (dont 22 inscriptions), contre 19 en 2014 et 8 en 2013. « La Corse est une île, pas un isolat », résume André Paccou de la LDH.

Des lieux de culte musulmans vandalisés, des manifestations anti-migrants, une kermesse d’école annulée en raison de la volonté d’institutrices d’apprendre aux enfants la chanson Imagine de John Lennon en plusieurs langues (le français, le corse, l’arabe, l’anglais et l’espagnol)… En l’espace d’un an, la tension est montée d’un cran un peu partout sur l'île, permettant au Front national d’y enregistrer de meilleurs scores qu’à l’accoutumée et surtout à certains groupuscules d’extrême droite d’émerger. Sangue Corsu, Cristiani Corsi, Corsica Patria Nostra… Et le dernier en date, Vigilenza Naziunale Corsa (VNC), dont certains membres ont été aperçus parmi les manifestants des 25, 26 et 27 décembre. « Ces gens-là sont assez cyniques pour profiter des situations », regrette Paccou.

Dans la manifestation du 25 décembre, une femme arbore un tee-shirt siglé VNC. © Capture d'écran JT de France 2

Ces groupes, dont les fautes de langue corse prouvent à elles seules qu'ils se moquent pas mal de la culture insulaire, récupèrent une partie du discours des nationalistes pour l'agrémenter à leur sauce raciste. Ils se structurent principalement sur les réseaux sociaux, depuis lesquels ils lancent les rumeurs les plus folles, comme la présence de plusieurs “fichés S” en Corse, « ce qui est totalement faux », précise le préfet Mirmand. Mais ce phénomène n'est en rien une singularité.

« Quant au particularisme corse, si c’est en cela qu’il consiste, alors il nous faut admettre que nous sommes définitivement intégrés : en Allemagne, en Hongrie, dans toute l’Europe, pullulent des clones de nos manifestants et, en France même, leurs frères du Front national jubilent de se reconnaître dans le miroir qui leur est tendu depuis Ajaccio. Leurs discours sont rigoureusement interchangeables, les termes mêmes qu’ils utilisent pour disqualifier leurs adversaires sont identiques », écrit Jérôme Ferrari dans Corse-Matin.

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Un sentiment de défiance vis-à-vis de l'autorité étatique

Pour le président de l'Assemblée territoriale Jean-Guy Talamoni, ces mouvements d'extrême droite sont une « contamination du FN » qu’il impute, non sans une dose de mauvaise foi, à l’arrivée annuelle des 5 000 personnes « qui ne sont que de passage » sur l’île. « Je ne dis pas qu’aucun Corse ne vote FN, mais il est vrai que dans cette partie de la population, ceux qui restent ici deux ou trois ans tout au plus, le vote FN est très important. C’est une greffe et cette greffe, il faut tout faire pour qu’elle ne prenne pas. » Celui dont tout le monde parle à Ajaccio depuis les événements est pourtant tout sauf un « oiseau de passage ».

 

Il s’appelle Denis Luciani. Candidat de Femu a Corsica – le mouvement du nouveau président de l'exécutif corse Gilles Simeoni – aux départementales de 2015, il est également président de l’Association des parents corses (APC) et auteur du livre Corse et Islam, publié aux éditions Anima Corsa, dirigées par Christophe Canioni, le candidat du FN aux régionales devenu la risée des réseaux sociaux en l'espace d'un débat télévisé. Nul n’a été surpris de retrouver Luciani dans la manifestation du 25 décembre. Mais parmi ses anciens amis, personne n’a envie de s’exprimer sur le personnage ni sur ses liens avec le mouvement nationaliste. « C’est juste un fou furieux », balaie un élu de Femu a Corsica, sous couvert d’anonymat.

Évidemment, la présence dans le cortège de VNC ou de personnalités comme Luciani n’explique pas à elle seule que des centaines de manifestants, dont beaucoup de jeunes, aient défilé durant trois jours sur fond de brouhaha raciste. À Ajaccio, il n'est d’ailleurs pas très compliqué de croiser des personnes ayant participé au mouvement et l'assumant sans difficulté.

« Ce sont des gens qui n'ont pas grand-chose dans la vie et qui ne sont pas forcément très intelligents… tente de justifier le même élu. Ils veulent défendre leurs valeurs, mais ils ne se rendent pas toujours compte de ce qu'il font… » « On voulait juste aller dire aux merdeux qui ont attaqué les pompiers qu’ici, ça ne se passe comme ça, qu’on ne se laissera pas faire, affirme Dominique, serveur dans un bar du centre-ville, qui a manifesté trois jours durant. La salle de prières, ça, fallait pas. Mais pour le reste, je ne regrette rien. »

Ils sont nombreux à tenir ce discours. À nourrir un sentiment de défiance vis-à-vis de l'autorité étatique et à estimer qu'ils sont les seuls à pouvoir se faire justice. « La seule différence avec les Pinzuti [les Français – ndlr], c'est qu'ici, on a des couilles », nous a-t-on expliqué à maintes reprises. Il est vrai qu'en Corse, les rapports sociaux se font rarement dans la dentelle. La parole y est “décomplexée” depuis bien longtemps. « La Corse a un caractère éruptif qui la rend capable de porter des choses extrêmement fortes et positives, comme des choses moins glorieuses », reconnaît André Paccou de la LDH. « Les gens ont été extrêmement choqués par l’agression des pompiers, poursuit le préfet Mirmand. Ils étaient en colère contre le fait que la Corse puisse être concernée par des violences telles qu’on les connaît sur le continent. Beaucoup avaient jusqu'alors le sentiment que l’insularité diminuait le risque. »

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D’autant qu’Ajaccio est une « ville très calme qui ignore les phénomènes de bandes » et où « il n’y a pas de zones de non-droit », contrairement à ce qui a été dit dans un premier temps, y compris par le maire LR Laurent Marcangeli, qui a parlé de « ghettos ». « La délinquance est en baisse d’une année sur l’autre », ajoute Christophe Mirmand. Ici, contrairement aux idées reçues, le bavardage fait bien plus de dégâts que l'omerta. La « menace islamiste » agitée par certains est surtout le fait de la rumeur. D'ailleurs, « on avait jusqu'ici plutôt le sentiment d'une présence maghrébine intégrée et très discrète », poursuit le préfet. En Corse, un habitant sur dix est un immigré, selon les chiffres Insee de 2012. Une part supérieure à la moyenne nationale, qui compte une majorité de ressortissants marocains, installés depuis fort longtemps.

« Je me suis toujours senti en sécurité ici. Je n’ai jamais été embêté. C’est pour ça que personne n’a compris ce qu’il s’était passé. » Une semaine après les événements, Abdel-Mounim el-Khalfioui ne comprend toujours pas ce qui a pu conduire des individus à saccager la salle de prières musulmane dont il s'occupe depuis des années, sans avoir jamais eu le moindre problème. Les vitres du local, cassées le 25 décembre, n’ont pas encore été changées et les exemplaire du Coran partiellement brûlés ont été empilés dans deux petits cartons. Né au Maroc et ajaccien depuis 10 ans, cet agent de nettoyage ne veut pas entendre parler de racisme corse. « C’est faux ! Il faut arrêter de dire ça, lance-t-il. Des racistes, il y en a, comme partout ailleurs, mais il ne faut pas faire d’amalgame. »

Abdel-Mounim el-Khalfioui, le responsable de la salle de prières vandalisée. © ES

Le président du Conseil régional du culte musulman, Miloud Mesghati, pousse même la sagesse d'un cran supplémentaire. « Ils ont commis une erreur pour la salle de prières, je pense qu’ils le regrettent. On est bien ici, on vit bien mieux qu’à Marseille ou à Paris. On a de très bons rapports avec les Corses. » C’est pour éviter d’attiser les tensions que l’homme a demandé « aux jeunes de ne pas faire de vagues ». À ce jour, rien n’a été organisé pour dénoncer ce qu’il s’est passé aux Jardins de l’Empereur et dans les autres quartiers populaires d’Ajaccio. Mais certains responsables associatifs réfléchissent à une action commune, pacifique.

« On va se voir bientôt pour en parler », promet Mohammed Jouablia de l’association populaire des Tunisiens de Corse. Le sexagénaire se réjouit d'avoir entendu les élus nationalistes condamner les événements, mais il attend désormais des actes. Car à ses yeux, ce qu’il s’est passé fin décembre est éminemment politique. « Il y a longtemps qu’on nous parle d’intégration, mais personne ne s’est donné les moyens qu’elle réussisse. Les immigrés n’ont pas le droit de vote. Nous travaillons, nous payons nos impôts et nous n'avons même pas le droit de choisir notre maire. C'est bizarre parce qu'il me semble que les contraventions sont les mêmes pour tout le monde… » Des propos qui résonnent bien au-delà de l’île.

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