Voyages dans l'âme corse

 

Voyages dans l'âme corse

  • 15/05/12 nouvel obs
  • Par Fanny Weiersmuller
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Le sud de l'île, on le quitte parfois, on s'en éloigne de temps en temps, mais on y revient toujours. Ici, la terre, le village, la langue sont des mots qui n'ont pas la même signification qu'ailleurs

Le pin laricio, symbole des paysages corses, couvre 21 000 ha de l'île.

 

La place du Marché à Ajaccio tremblait dans la chaleur blanche de midi, mais il attendait à l'ombre, à la terrasse du Tout va bien, le bar de son cousin. On l'a tout de suite reconnu, assis devant une orezza, l'eau pétillante d'ici. Très brun, le regard qui accroche, un vague sourire aux lèvres. « Allons au Passeggero, c'est un des rares restaurants où on déjeune bien à Ajaccio pendant l'été... », lâche l'écrivain Jérôme Ferrari, qui est aussi professeur de philosophie au lycée Fesch. Son dernier livre, « Où j'ai laissé mon âme », a été applaudi par la critique. Il y travaille sur la mémoire familiale et collective : « La moitié des photos de famille dans nos valises, ce sont des militaires. » Tous partis faire carrière dans l'armée en Indochine, en Syrie, au Maroc, parce que la terre, ici, était trop pauvre pour retenir les hommes. On l'avait oublié : les Corses ont la mémoire de l'étranger. Et cette mémoire-là l'a fasciné. Tout comme le rapport schizophrénique que l'île entretient avec le visiteur. « Le tourisme intensif altère les rapports humains et modifie la société insulaire. » Il y a de la rage dans ses mots.

Tandis qu'il parle de la langue corse qu'il a réapprise, du village, « l'attache, si constitutive dans la représentation qu'on a de soi-même », la terrasse s'est vidée. Jérôme Ferrari doit prendre la route : il est membre du jury de philo pour le bac.

 

« Di du va sè ? » D'où es-tu ? « C'est la première question que les Corses posent », confirme Jean-Pierre Arrio, chargé du développement de la langue corse à la collectivité territoriale et auteur de « Cosu Nostru », un polar qui se déroule dans les rues d'Ajaccio. Lui, il est d'Ucciani, entre Ajaccio et Vizzavona. Vingt fois à la terrasse de ce petit bar à deux pas de la place du Diamant, cet homme aux yeux verts lève la main pour saluer quelqu'un. « Si on prend l'ADN mitochondrial, il semblerait qu'en Corse nous soyons tous cousins, dit-il. Sandrine, tu me feras un café ? » Mais c'est le patron qui sort, un passionné de photo, armé d'un gros Nikon pour immortaliser les clients. Les murs à l'intérieur sont tapissés de vieux clichés de la ville. Jean-Pierre Arrio plaisante sur ce rapport au village : « Quand je monte, je ne pense qu'à repartir. Là-haut, les gens m'ont vu naître, grandir, c'est comme si vous aviez 300 pères et mères qui connaissent toutes vos petites lâchetés. » Le village, à la fois refuge et prison ?

Ou est-ce la Corse elle-même qui joue ce rôle-là ? On a posé la question au Jockey Bar, un bar à vins tout en longueur, rue du Maréchal-Ornano, où se mêlent, dans une lumière tamisée, habitués et visiteurs intronisés. « Je voulais partir vivre en Angleterre, mais ici c'est passionnel », explique Pierre Gambini, auteur-compositeur de pop électro au look discret, qui a signé la BO de la série « Mafiosa », sur Canal +, et dont les textes poétiques en langue corse sont étudiés à l'école. « Il y a un phénomène de répulsion-attraction. » Il a posé son verre sur le comptoir, avec les bouteilles alignées en rang d'oignons. Le vin est bon, bien sûr. Et le patron, Paul-André Bungelmi, bel homme, est un amoureux de la littérature et éditeur à ses heures perdues : des polars, mais aussi une traduction corse du « Manifeste » de Karl Marx.

Il est tard quand on sort, l'air est tiède encore. Il flotte un parfum de modernité autour de ces rencontres. Tous ont en commun une forme d'engagement, de sincérité, sans compromis. Est-ce pour cela que la conversation avec Bernard Biancarelli, dans son bureau des Editions Albiana, tout près de la place des Palmiers, prend tant de relief ? « Ici, il y a la nécessité presque vitale de sentir l'autre en face, d'être très impliqué, dans sa vie, ses opinions, sa famille. On regarde les gens à hauteur d'yeux, le rapport social n'est pas un rapport hiérarchique. »

 

On a retrouvé cette simplicité au bout d'une route tortueuse, au pied d'une maison de pierre, à une quarantaine de kilomètres au nord d'Ajaccio, au lieu-dit U Corsu, où nous attendait une drôle de blonde au regard bleu et à la voix fraîche. Danièle Piani y gère un troupeau de 200 chèvres qu'elle connaît chacune par son nom. Elle nous présente un trio qu'elle a baptisé : Sauvageon, Racaille... et Karcher. Elle écrit aussi des histoires de meurtres et de psychopathes, sur fond de spéculation foncière. Danièle Piani est normande. Son mari, décédé, était du village de Cannelle, juste au-dessus. « Les gens étaient un peu sceptiques quand ils nous ont vus arriver pour défricher ces terres abandonnées. » Elle et lui ont vécu dix ans sans eau courante ni électricité. Puis la réussite est venue. Les champs bien tenus font de belles taches vertes dans le vallon. Et les fromages en forme de brique se vendent dans les supermarchés d'Ajaccio, et à la ferme, si le c oeur vous en dit.

L'envoûtement opère progressivement, en s'enfonçant vers le sud, dans un paysage livré au maquis. On atteint le domaine viticole de Jean- Charles Abbatucci, dans la vallée du Taravo. Cet au coeur homme combatif consacre son énergie à produire un vin issu de cépages traditionnels que son père était allé chercher dans toute la Corse. « Mon père m'a légué son envie de vivre ici, dans la nature. » Attablé dans le restaurant de son frère, au coeur d'un bois de chênes-lièges, il nous raconte la sauvegarde d'un patrimoine biologique. Ses vins haut de gamme 80 000 bouteilles par an, se vendent jusqu'aux Etats-Unis. Le soir bleuit les lignes de crêtes.

Le lendemain, il faut gagner Sartène par une route de l'île. accrochée à flanc de versant, pleine d'échappées belles sur la montagne. Au détour d'un virage, devant une maison, un petit groupe de jeunes, tout en noir avec quelques rares chemises blanches, semble figé : un enterrement. La scène a un parfum de film néo-réaliste italien. Cap sur Bonifacio la Blanche. Le sud du sud de la France, avec ces zones littorales très convoitées, où la spéculation immobilière fait rage. Le Conservatoire du Littoral tente de soustraire le maquis en bord de mer aux appétits des promoteurs, mais on traverse ces étendues sauvages avec l'impression douloureuse qu'elles sont en sursis. Ce soir, dans cette ville de carte postale, le groupe Arapà donne un concert, à l'église Saint-Dominique, et chante « la symbiose forte entre le peuple et la terre, entre les éléments et les individus », résume Jean-Charles Pipa, le guitariste virtuose. Aux antipodes du folklore et du militantisme inconditionnel.

Le lendemain, Jacques Culioli, un des chanteurs d'Arapà, nous fait les honneurs de son village. Chera est à une vingtaine de kilomètres au nord de Bonifacio, dans les terres. Drôle d'endroit où tous les habitants s'appellent Culioli. Et même sur ce monument aux morts qui égraine quatorze prénoms (Jean-Baptiste, Pompée, Jean Toussaint, Horace de Michel, Horace de Joseph...), tous des Culioli. La visite s'arrête au pied de la maison de son grand-père, le chantre Ghjuvan Andria Culioli. La sienne aujourd'hui. Il chante « le seuil usé par les pas», et sa voix d'or et de miel emplit l'air. Les enfants d'autrefois ont disparu. Beaucoup de maisons sont vides. Vendre ou ne pas vendre ? « Je mangerai pain et oignon, mais je ne céderai pas le bien de ma famille », tranche Julien Marcellesi, un restaurateur.

Pourtant, près du littoral, le système des valeurs traditionnelles corses semble prendre l'eau. L'économie touristique, qui explose depuis dix ans, a tout bouleversé. « La Corse perd son identité au nom d'intérêts pécuniaires. » Une question taraude les esprits : comment faire pour accueillir le monde entier et sauvegarder son identité ? « On va être parqué comme des singes, soupire Julien Marcellesi. On n'a plus le droit au bord de mer, même les accès en sont privatisés, et les prix commencent à flamber à l'intérieur des terres. Dans dix ans, on ne pourra plus rien acheter. » Il a créé une association à Poggiale, son village, I Pughjali, pour redynamiser « les us et coutumes » et les transmettre aux enfants.

 

Les plus jeunes, on les a trouvés plus loin, après un passage par le col de Bavella et une échappée sur le GR 20, vers les crêtes. Ils ont pris de la distance, ont voyagé, étudié, puis ont choisi de poser leurs valises ici, parce que c'est « extraordinaire ». Jacques-Pierre Carli, 25 ans, a bourlingué. Il a fait un master en tourisme durable à l'université de Corte pour lequel il a étudié à Helsinki et à Birmingham. Son retour à Zonza, le village de sa famille, est parfaitement réfléchi. Et sa brasserie-épicerie branchée, sorte de gastro-pub à la carte, mélange les soirées improvisées où l'on chante corse et le e-commerce. Diana Saliceti, 23 ans, chanteuse, ose aussi le métissage. Cette élégante sutanaccia, comme on appelle la femme de la Corse-du-Sud, se lance dans une thèse de littérature comparée entre la Corse et le Québec, où elle est partie un an. Elle s'est aussi baladée en Irlande et en Espagne. « Plus je pars, plus je reviens et plus je me dis que c'est là. » Elle parle corse, par ferté, elle a même obtenu le prix Andria-Fazi, qui récompense le candidat ayant obtenu la meilleure note en langue corse au bac. « On se sent plus en harmonie avec l'île quand on parle corse. » La musique qu'elle chante a aussi des accents bluesy et manouches. Elle vit sa culture comme un « supplément d'âme ». Pas indépendantiste, c'est dépassé, mais profondément « corsiste ».

 

 

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