HISTOIRE D'UN RAPPORT DE FORCE

Histoire d’un rapport de force

Pascal Ottavi suit le parcours de l’enseignement de la langue corse dans sa thèse : Le bilinguisme dans l’école de la République. Décryptage de ce prix du livre Corse par son auteur, paru aux éditions Albiana.

 

Il y a des bras de fer qui durent des siècles. La lutte d’influence que se sont livrées les langues corse et française au sein de l’école républicaine illustre merveilleusement le propos. Enseignant, chercheur à l’université, Pascal Ottavi a traité Le bilinguisme dans l’école de la République à travers sa thèse de doctorat. Publiée par les éditions Albiana, la somme de 500 pages suit les péripéties idéologiques, politiques et sociétales empruntées par les promoteurs de l’enseignement des langues régionales. L’ouvrage montre notamment que « le français n’est pas une essence, mais le produit d’une construction historique, lente et obstinée, qui enjambe les siècles ».
Les premières classes bilingues seront créées en 1983, 20% des élèves du premier degré y sont inscrits aujourd’hui. Dans son introduction, citant un article d’Isabelle Tabaoda-Leonetti, Pascal Ottavi relaie un message d’espoir : « aucune réalité sociale contemporaine n’est entachée de fatalité organique : ce qui a été construit par les hommes peut théoriquement être déconstruit ou construit autrement ». L'auteur clarifie pour  24 Ore les enjeux du débat. 
24 Ore : L’avènement du bilinguisme est le fruit d’un long combat idéologique. Quand a-t-il commencé ?
A la Révolution française, lors des débats de la convention. La question est consubstantielle à la création de l’Etat. Le français s’est imposé comme langue unique. Une situation qui n’a rien à voir avec ce qu’ont vécu l’Allemagne ou l’Italie.
24 Ore : On parle souvent des hussards noirs, les instits de la IIIe République qui ont interdit « les patois » à l’école. Pourtant, durant cette période, il y a avait plusieurs tendances.
Effectivement des propositions pédagogiques ont été formulées dès la fin du XVIIIe siècle. En 1870, l’oncle de Charles de Gaulle voulait introduire les dialectes à l’école. A cette époque, la langue française était associée à la notion d’émancipation et de promotion sociale. Il y avait quand même un courant favorable à la volonté de construire l’unité nationale à travers ce que l’on appelait les « petites patries, incluses dans la grande ». Ce qui s’est traduit par des propositions d’enseigner l’histoire et la géographie des régions. Ambroise Ambrosi et Ghjuvan-Petru Lucciardi ont réalisé des manuels à cet effet, mais les instits les ont souvent délaissés. Cette tendance s’est achevée en 1925, avec la circulaire d’Anatole de Monzie (ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, qui proscrit l’usage des dialectes, ndlr).
Puis en 1951 est votée la loi Deixonne, autorisant l’enseignement facultatif de certaines langues régionales. Un décret de 1974 ajoutera le corse.
24 Ore : Pourquoi n’était-il pas intégré dans l’article de loi initial ?
Après la Seconde guerre mondiale, on a assimilé à tort la revendication régionaliste à de l’irrédentisme. Même chose pour l’alsacien et le flamand, qui n’étaient pas considérés comme des langues de France. En 1955, l’association Lingua Corsa entame « A santa cruciata pè a lingua ». Le député Jean Zuccarelli (père d’Emile et grand-père de Jean, ndlr) est notamment monté à la tribune pour défendre la langue, en faisant référence au peuple corse. Habile, l’association choisit elle de parler du corse en le coupant de l’Italie. Puis une série de déclics interviennent en 1968.
24 Ore : Lesquels ?
Tout d’abords les « savoirs positivistes » ont été critiqués par Michel Foucault. Ensuite l’idéologie nationale est remise en cause à travers le colonialisme, notamment par l’occitan Robert Laffont. Enfin il y a la contestation générale de mai 68. En 1972 à Corte, lors de l’université d’été, l’autonomie et l’enseignement de la langue sont revendiquées pour la première fois.

24 Ore : Cette revendication, qui portait sur des aspects à la fois politiques et linguistiques, n’a-t-elle pas justement desservi la cause de la langue ?
Non car l’ampleur de son enseignement est en grande partie lié à l’obtention des statuts particuliers de 1982, 1992 et 2002. Les autres régions sont loin d’avoir obtenu les mêmes avancées. Aujourd’hui apparaît un phénomène nouveau, la revendication linguistique est totalement dissociée du politique. Les étudiants en langue corse sont davantage soucieux de méthodes pédagogiques que de débats sur la légitimité. Le stade idéologique est presque dépassé. Ce qui s’est notamment manifesté par le vote du plan de développement de la langue corse en 2006 par l’assemblée de Corse.



 

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