ZONES INTERDITES

[REPORTAGE]
14/07/2011 24 Ore n°309
Par Claire Cecchini
Photo : ccecchini

 

 

 

 

 

 

ilIL EXISTE EN CORSE DES ZONES INTERDITES !!!

 

Les aventuriers de la plage perdue

Clotûres boisées, barbelés ferrés, barrières automatiques, transats payants, autant de moyens de dissuader les baigneurs de tous horizons de se rafraîchir au bord d'eau. 24 Oore est parti en croisade à la rencontre de ces plages que vous ne pourrez pas fréquenter.

 

Réservées aux heureux propriétaires de villas littorales, aux golfeurs avec vue sur mer ou aux nantis aux dos fragiles, certaines étendues sablonneuses ne sont plus accessibles à tous. L'association blasphématoire des mots privées et plages hérissent pourtant les poils de tous les élus insulaires. Malgré cette pileuse réaction, nous sommes partis en quête de ces privatisations de fait !

SAINT-FLORENT : Sur les traces du Château de ma mère
« Ici, dit Bouzigue, c'est le château d'un noble (...) Et celui- là c'est le plus grand et le plus beau. Mais le propriétaire habite Paris ». Tel était le parcours illégal de la famille Pagnol sur les berges d'un canal de Provence. Et ce trajet clandestin 24 Ore, en mal de baignades, l'a fait à sa manière le long du sentier littoral de Saint-Florent. Alors que la grise plage de la Roya s'achève, une petite voie maquisarde semble mener vers d'autres sablonneuses contrées. Quelques centaines de mètres plus loin, nous nous trouvons face à une petite porte en bois muni d'un lourd crochet en fer. Cette dissuasive clôture débouche sur un herbeux jardin. Craintives mais persuadées d'être dans notre bon droit, nous foulons cet immaculé gazon, quand nous apercevons un adonis dégoulinant. Etalon en pantalon de lin blanc, torse nu perlé, il nous salue sans nous réprimander. Nous pénétrons donc plus en avant sur le terrain de l'aventurier. De licencieuses pensées en tête, nous ne prenons pas garde aux dangers canins qui nous menaçaient. Heureusement enlaissé, le gardien des lieux ne peut nous atteindre. Nous apprendrons plus tard que nous étions sur la propriété de la  « Duchesse »,  Nathalie Rheims. Apparentée à la famille Rotschild,  cette écrivain à la crinière des blés possède le domaine d'Ochinese, 3,7 ha d'oliviers d'or de Balagne. Après ce passage en terres huileuses et la traversée de ponts de bois, nous nous heurtons à un grand portail : « propriété privée défense d'entrer ». Toujours convaincues de la légalité de notre marche, nous enjambons les barbelés et ouvrons les battants. Une large allée, entourée de lauriers roses et autres méditerranéennes plantations, s'offre à nous. Nous avançons alors vers un magnifique château de pierres qualifié d'écossais. Nous étions parvenus à ceux que certains nomment la maison du Baron. Cet heureux aristocrate n'est autre que Jean d'Ormesson et sa femme sucrière Beghin. Au pied de cette bâtisse, un ponton privatif et une petite crique gardée presque secrète. Si la jet set littéraire continue sa conquête littorale, elle pourrait y perdre des plumes !



ILE-ROUSSE : « La bourse ou la plage ! »
Quand certains bloquent matériellement  l'entrée à leurs plages, d'autres le font financièrement. A Ile Rousse, la seule grande plage urbaine de l'île est envahie par une armée de transats qui empêche les bronzomaniaques désargentés de s'allonger sur le sable immaculé. Maître Napi premier adjoint nous explique que le choix de la chaise longue est une question « esthétique ». « Trente ans que les établissements de plage agrémentent  la ville rouge. Alors que le littoral est encore préservé de l'invasion azuréenne de parasols, l'isola rossa a sombré dans la tentation du luxe de la riviera. Rouges, jaunes, vertes, bleues les grandes ombrelles  poussent comme des champignons à l'arrivée des premiers estivants. Pour l'élu, il ne s'agit point d'une privatisation de la plage mais  « d'une occupation paisible de la surface ». Faute de pouvoir profiter des relaxes, les plagistes auront toujours le privilège de « la libre circulation au flot ». Ils pourront admirer en passant leurs collègues baigneurs paisiblement installés sur leurs transatlantiques méditerranéens, sirotant un verre de rosé bien frais à l'ombre d'une toile. Aujourd'hui, on dénombre  sept établissements aux doux noms, la Marinella, A Siesta, le Grand Large, Les Tamaris, A Casello, Loria Beach. Tous séparés par des barrières de plastique aux couleurs de l'établissement. Restaurants chics, branchés, ou lounge, ils disposent tous de « bed beaches », 10 euros la journée ou compris dans le repas. Ils louent tous une concession à la mairie qui elle-même paie une redevance à l'Etat. Une longue série de sous-locations qui sélectionnent une clientèle qui paye rubis sur l'ongle. Touristes et autochtones huppés exigent la plus select des plages. Et la propreté des plages île-roussiennes est indéniable. « Le sable comme l'eau sont nettoyés tous les jours ». Le moindre morceau d'algue est traqué par les employés de la commune. Par ailleurs les riches contributeurs adeptes de chaises longues permettent la mise en place d'une étroite surveillance de la baignade. Un petit bain équipé de filets anti-méduses » a même été installé pour les jeunes nageurs. C'est donc une victoire par KO des transats payants contre les serviettes gratuites.


SPERONE : la plage sous les balles
« Aïe ! » Une balle de golf vient d'atterrir sur le crâne dégarni d'un joueur en culotte courte. Le quinquagénaire victime de l'attaque s'évanouit. Quel jeu périlleux auquel s'adonnent les amoureux du green sur le golf de Sperone ! Et c'est cette dangerosité qu'invoque la préfecture pour empêcher le passage du sentier du littoral le long de la côte. Sur le domaine éponyme, tous les non possesseurs de clubs sont recalés dans une petite forêt avec vue sur pelouse. Et depuis plusieurs années, l'Association Bonifacienne pour Comprendre et Défendre l'Environnement) se bat pour recouvrer vue sur mer. Elle demande la modification du tracé établi par l'arrêté préfectoral du 9 mars 2010. Soutenue dans son combat par les associations Surfrider Foundation et U Levante, la requête de l'association de la téméraire Vincente Cucchi a été déboutée au profit de la société du golf de Sperone. Motif : la menace que représentent les impacts de balles de golf sur d'innocents promeneurs. Les militants du droit pour tous à « un panorama paradisiaque sur les îles Lavezzi et Cavallo » ont donc fait appel et connaîtront dans un an la décision du tribunal administratif de Marseille. En attendant, sur le green de l'ancien pilote Jacques Dewez, les flots et l'accès direct aux plages du domaine  sont un droit réservé aux adeptes des 18 trous. Les multiples et redondantes pancartes « Ne quittez pas le sentier Plage à Plage. N'allez pas sur le parcours. Respectez l'environnement »  rappellent à tous les marcheurs et baigneurs que le gazon leur est interdit. Pour se rendre à la plage du Grand Sperone, le passage à travers bois est obligatoire. Entre deux clôtures, un arbre et des fils barbelés vous pourrez entrevoir un morceau de bleu. Sur ce sentier littoral nouvelle version, anciennement chemin des douaniers, les escouades auraient bien du mal aujourd'hui à travers arbres à effectuer la surveillance de la côte. Quant à l'éventualité de laisser un passage transversal sur ses terres irriguées, les propriétaires des 6,1 kilomètres de verdure y sont bien évidemment complètement opposés. Ne mélangeons pas les shorts et les bermudas !


SANTA GIULIA : Libérez nos plages !
« U Troppu Stroppia ! Trop c'est trop, ça suffit Basta ! » Samedi, les militants pour une plage accessible et gratuite scandent leur rage contre la spéculation immobilière sur la baie de Santa Giulia. Associations écologistes et mouvements nationalistes se sont regroupés sur le parking du centre commercial de Pietraggione. Ces membres du collectif pour l'application de la loi littorale dénoncent l'urbanisation d'un des bijoux insulaires. Parmi les requêtes de ce véritable front de libération des plages, deux priorités. La première : la destruction de quinze villas en cours de construction qui empiètent sur la bande des 100 mètres inconstructibles. Et la seconde : la réouverture du chemin militaire de Pietraggione. Pour Gérard Bonchristiani, un des porte-paroles de cette rébellion libertaire, la réhabilitation de ce sentier permettrait de  désenclaver le secteur Nord de la baie de Santa Giulia. Pour cet activiste du collectif pour le libre accès aux plages, il faut : « ouvrir l'ancien chemin militaire, aujourd'hui annexé abusivement par le privatif, qui part de la RN 198 et aboutit au blockhaus de Pietraggione. » L'une des plus belles anses de l'île a en effet été envahie par une armada de villas qui bloquent de fait l'accès aux plus belles plages du Sud. Et malgré le déboutement par le tribunal administratif de Bastia du Plan Local d'Urbanisme de la cité porto-vecchiaise, le maire s'obstine à signer à tire-larigot des permis de construire destructeurs de passages vers le rivage. Bilan : sur la route des plages de la presqu'île de Palombaggia (ou boucle de Palombaggia), allant de l'embouchure du Stabiacciu à la Baie de Santa Giulia, on recense, en tout et pour tout, 7 accès à la mer, sur environ 25 km de linéaire côtier. Seuls les deux terrains du Conservatoire du Littoral, celui de Palombaggia et celui de Tamaricciu, sont correctement aménagés. Avis donc à tous les aventuriers des plages perdues : la découverte des sentiers de Santa Giulia est un nouveau défi ! Car ici, la mer et ses rivages sablonneux sont devenus un Graal dont la quête n'est désormais réservée qu'aux plus téméraires et aux plus fortunés.


PROPRIANO : Valinco, no problemo
« Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas à Propriano ». Pour le premier adjoint  de la ville, la question de l'esthétique des plages n'est pas de son ressort. La pluralité des désirs des autochtones comme des touristes ne légitiment en aucun cas une harmonisation. Teck, plastique, fer, les établissements de bord de mer peuvent à leur guise aménager leurs espaces sablés. « Vous aimez le vert, moi je préfère le bleu » continue, le médecin proprianais. Alors sur la plage du phare ou des CRS selon les sensibilités, les transats continuent à s'étaler sans se soucier d'une quelconque harmonie. Alors qu'à Nice, chaque restaurant est obligé d'arborer les couleurs bleu et blanche de la municipalité, la valincaise laisse au bon plaisir des propriétaires des restaurants le choix des armes de plage. En métal pour le Fanale, plastique blanc pour le Lido et en bois exotique et coussins rouges pour l'Oasis. Alors que les deux premiers font preuve de discrétion, le troisième s'étend sur le sable chaud. Changement de propriétaire, changement de standing. Cet endroit luxuriant du désert transforme la plage familiale en jet-setteuse. 2 euros de l'heure, 10 euros la journée, lucrative cette affaire de location de lits de plage. Et pour cette avancée vers la mer, aucune redevance à payer à la mairie détentrice de la plage. Contrairement à Ile Rousse qui a délimité scrupuleusement chaque lot de parasols et de chaises longues, point de division des parts du gâteau sablé. « Nous songeons effectivement à établir des sous-concessions mais ce n'est pas encore à l'ordre du jour » me confie l'élu chargé notamment des affaires maritimes. Pourtant cette ostentatoire invasion de pourpres matelas ne semble pas plaire à tout le monde. Un certain « Amoureux de la Corse » a envoyé une lettre à la mairie pour se plaindre de cette agression mobilière. Quant aux habitués du lieu, très peu ont déjà cédé à la confortable tentation. L'île pourra-t-elle encore longtemps être qualifiée par les pléthoriques hors de l'été de sauvage ?


BIGUGLIA : Du concept de servitude sur cordon lagunaire
Aborder la question de l'accès au littoral c'est inévitablement se confronter au concept de servitude. Contrairement à la servitude volontaire de La Boétie qui aliène le peuple et le soumet à l'arbitraire tyrannique, la servitude littorale le libère du joug de la privatisation de propriétaires terriens fortunés et de municipalités vénales. Quelques rappels juridiques. Alors que la libre circulation au flot, autrement dit la servitude littorale, est une obligation (art L 160 - 6 de la loi littorale, « Les propriétés du domaine maritime sont grevées sur une bande de trois mètres »), la transversale n'est qu'une possibilité (art L160- 6 - 1 « Une servitude de passage des piétons, transversale au rivage peut -être instituée sur les voies et chemins privés (...) en l'absence de voie publique située à moins de 500 mètres»). Selon la direction des affaires maritimes, elle n'a encore jamais été appliquée sur l'île. Seul le Finistère l'aurait déjà pratiquée. Et cette transversalité est la question brûlante à Biguglia. Le développement urbain du cordon lagunaire de la Marana a en effet bloqué l'accès à la plage. Selon l'association U Levante, le PLU qui prévoyait des sentiers pour rejoindre la mer, n'a pas été respecté. Côté municipalité, pour Ange-Paul Peretti , ce plan a été respecté à la lettre. Et la municipalité, attentive aux plaisirs maritimes de ses concitoyens, négocie des passages dans les propriétés. « Deux ou trois clôtures de passages pourraient être accordées à la mairie ».  Malgré ces tentatives de pénétration dans le domaine privé, Bigugliais et autres habitués de la région se plaignent de cette multiplication d'interdictions de fait. A ces clôtures privées s'ajoute le coût des parkings auparavant gratuit.  Et sur les forums, les critiques pleuvent sous l'évocateur titre : « La Marana enfin Saint Tropétizée »



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