LE GRUYERE DE LA PREVENTION

Le gruyère de la prévention en Corse

13/08/2010 17:00
24 Ore n°134
Par Geoffrey Dira

Après les terribles inondations du Var, Nicolas Sarkozy avait assuré qu'il n'y aurait plus de commune sans plan de prévention des risques naturels, « sous trois ans ». En Corse, l'État a du pain sur la planche. Aujourd’hui, 31 plans font défauT

RISQUES NATURELS

« La Corse est très, très bien pourvue. » En période d’alerte incendie maximale, à l’approche des traditionnels orages de la mi-août, l’Etat se veut rassurant. Selon ses services chargés de la prévention des risques naturels, les habitants des 106 communes de l’île classées en zone inondable peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Ainsi que ceux installés sur une des 25 villes soumises à l’aléa feux de forêts. Si on en croit ce discours, les pouvoir publics ont paré à toute éventualité. Un discours tenu par les responsables des directions départementales des territoires et de la mer (DDTM) - qui s’occupent du volet incendie -, et de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (la Dréal), qui pilote l’ensemble des dispositifs de prévention, en exerçant la compétence inondations. Pas de panique, donc. Le Var semble loin, du coup.
DEFAILLANCES. Pourtant, sur le portail interministériel de la prévention des risques majeurs (www.risques.gouv.fr), la base de données Gaspar est moins catégorique. Théoriquement mise à jour par ces mêmes services de l’Etat, le système d’information sur les risques naturels révèle les lacunes des dispositifs imposés par loi pour prévenir les caprices de Dame nature (voir encadré). Ainsi, en deux ou trois clics, on découvre que neuf communes ne disposent pas encore de plan de prévention inondation, alors que certains ont été prescrits depuis plus de dix ans. Il s’agit d’Aghione, Bastia, San-Martino-di-Lota, Santa-Maria-di-Lota, Ville-di-Pietrabugno, Galéria et Manso, pour la Haute-Corse. Et d’Ajaccio, Osani et Sari-Solenzara, pour la Corse du sud. L’internaute peut également constater que seules Lucciana (au nord), Lecci et San-Gavino-di-Carbini (au sud) disposent d’un plan incendie, les 22 autres villes concernées en étant dépourvues.
RETICENCES. « Cette base de données n’est pas fiable. Elle n’est pas mise à jour », répond d’emblée Patrice Vagner. Le directeur de la Dréal Corse ne se cache pour autant derrière « la centaine de plan de prévention déjà approuvés » pour masquer les retards. L’élaboration de ces schémas « prend plusieurs années, explique-t-il. La procédure est longue et lourde. Ce sont des documents qui nécessitent une certaine maturation. L’idéal, ce serait quatre ans. » Un temps nécessaire pour procéder aux études de terrain, recenser les catastrophes passées, délimiter les zones à risque et concerter la population et les élus. Mais un temps qui ne prendrait pas en compte les aléas. « Entre les budgets à trouver pour les études, les mutations de personnel au sein des services, ou les périodes d’élection, les contretemps sont nombreux », signale un fonctionnaire des eaux et forêts, évoquant sous couvert d’anonymat « la réticence des municipalités. Certains maires freinent carrément des quatre fers », accuse-t-il.
JUSTE MILIEU. Car si les plans de prévention des risques (PPR) sont du ressort des services de l’Etat, les villes ont leur mot à dire, la procédure accordant une large place à la concertation. Le compromis ne serait pas évident à atteindre, reconnaît à demi-mot le directeur général des services de la ville Bastia. « On est coincé entre mer et montagne. Si on cumule tous les risques, on ne construit plus, alors qu’il existe une réelle pression sur la demande de logement, souligne Antoine Scoffoni. Il faut trouver un équilibre entre zones à risque et zones à urbaniser. Et il faut que l’Etat et la région investissent et mettent des moyens pour éviter les zones gelées à l’urbanisation. »
Un point de vue à l’opposé de la philosophie de la Dréal. « On ne bâtit pas un plan pour rendre une zone constructible. On fait de la prévention pour protéger et informer les populations, pas pour la spéculation immobilière », corrige Patrice Vagner. Au demeurant, il considère malgré tout que la Corse est « bien armée en matière d’inondations. C’est un risque que l’on maîtrise bien », insiste-t-il. Quant aux PPRI (pour inondation, ndlr) qui ne sont pas encore finalisés, « les choses vont bientôt rentrer dans l’ordre », assure l’adjointe du directeur, Brigitte Duboeuf. Le PPRI du grand Bastia devrait ainsi « être rapidement approuvé », comme celui de Galéria et Manso. En revanche, ceux de l’agglomération ajaccienne et de sa périphérie ne seront soumis à enquête publique qu’au printemps 2011. « Mais ces villes prennent déjà en considération l’atlas des zones inondables », relativise-t-elle.
EN COURS. Sur le volet incendie, le directeur de la Dréal admet que la problématique est « différente », et « beaucoup plus récente ». Le ministère de l’Environnement a en effet attendu 2007 pour pousser ses services à l’action. « A l’inverse de l’eau, dont on connaît les cheminements, le feu peut surgir n’importe où, note Patrice Vagner. Il nécessite donc de longues études approfondies. »
Sur le littoral balanin, comme sur le territoire du grand Bastia, la plupart de ces études sont en cours. Si bien que seuls les PPRIF (pour incendies de forêt) de Corbora, Olmeta-di-Tuda et Ville-di-Pietrabugno ont passé le stade de l’enquête publique. « Ils seront bientôt approuvés. Les autres suivront », se contente la DDTM de Haute-Corse, sans donner de délais, mais en précisant que le PPRIF du grand Bastia est « appliqué par anticipation ».
A Porto-Vecchio, comme sur les huit communes du grand Ajaccio et de la rive sud de la cité impériale, ces fameuses études « sont quasiment définitives », indique Daniel Chargos. Selon le responsable du service eau, environnement et forêts de la DDTM de Corse du sud, les enquêtes publiques seront lancées « d’ici la fin de l’année, ou le début de l’année prochaine. Nous avons travaillé en bonne intelligence avec les mairies. Elles connaissent parfaitement les éléments du plan et les prennent déjà en considération », ajoute le fonctionnaire, qui reprend lui aussi l’argument de l’anticipation des plans par les municipalités.
Pas sûr que cela suffise à dédouaner l’Etat de ses responsabilités.



 

 

L’ABC de la prévention

 

La prévention des risques naturels s’articulent autour de quatre dispositifs. En voici le détail :
- DDRM : le dossier départemental sur les risques majeurs relève de la responsabilité du préfet. Il compile les informations essentielles sur les risques naturels et technologiques majeurs du département afin d'informer les citoyens sur les risques auxquels ils sont exposés. Le DDRM de Haute Corse a été établi en 1996, puis révisé en 1999, pour prendre en compte les risques "mouvements de terrain". Dressé en 1997, le DDRM de Corse du Sud est en cours de révision. Il sera approuvé en 2011.
- PPRN : les plans de prévention des risques naturels ont été institués par la loi du 2 février 1995. Du ressort de la préfecture, ils visent à assurer la préservation des personnes, des biens et des territoires, en délimitant sur une commune les zones exposées au risque. C'est une servitude d'utilité publique, il s'impose donc à tous : Etat, notamment lors de la délivrance des permis de construire, particuliers, entreprises, collectivités. Le PPRN doit être annexé au plan local d’urbanisme (PLU) de la commune.
- DICRIM : le document d'information communal sur les risques majeurs est le pendant du DDRM à l'échelon communal. Il est établi par le maire et contient les mesures de prévention à mettre en œuvre et les consignes de sécurité en cas de danger.
- PCS : créé par la loi du 13 août 2004, le plan communal de sauvegarde est établi sous l'autorité du maire. Maillon local de l'organisation de la sécurité civile, c'est un véritable plan de gestion de crise à l’échelle communale. Il définit qui fait quoi, quand et comment en cas de catastrophe naturelle.

 

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