LE TOURISME APPAUVRIE LA CORSE


[ECONOMIE]
14/07/2011 24 Ore n°309
Par Joseph-Guy Poletti
Photo : Pierrot Murati
Dans un document aux chiffres implacables qui ont même mis en émoi les plus hautes autorités gouvernementales, le Cercle des grandes maisons explique pourquoi sa principale activité économique appauvrit la Corse, au-delà des apparences

© Pierrot Murati

Le document que le Cercle des grandes maisons corses (CGMC) vient de rendre public (1), après plusieurs mois d'une intense collecte d'informations, part d'un constat accablant. C'est en Corse, et non pas en Tunisie ou au Maroc, que la dépense touristique moyenne est la plus faible. Elle est de 47 € par jour, quand elle se situe à 105 € dans l'île, pourtant voisine, de la Sardaigne (tableau 1).



Et c'est très embêtant parce que moins les touristes dépensent, plus ils coûtent. En effet, pour les accueillir, il faut des équipements publics, souvent très lourds, que leur solvabilité de fait ne permet pas à la Corse d'amortir. Drôle de tourisme dont «bénéficie» l'île ! Un tourisme qui appauvrit.



Le problème est de taille. Capital même. Sur son lieu professionnel, ce même touriste comprend tout à fait que l'entreprise qui l'emploie, vise une rentabilité susceptible de lui garantir un niveau de vie décent. Au nom de quoi ceux dont c'est le métier de le recevoir, sur son lieu de loisirs, devraient faire l'impasse sur cette logique économique qui s'applique partout dans le monde ? D'autant que si l'on s'en dispense, quel que soit le secteur d'activité, on est inéluctablement conduit à la faillite. Et, comme en Corse, le tourisme est le métronome de tous les secteurs, quand on parle de faillite, il ne s'agit pas de la défaillance de tette ou telle entreprise, mais de la faillite de la Corse tout entière.



La question est donc : pourquoi la Corse hérite-t-elle de ce tourisme à l'envers, cul par-dessus tête ?



En raison du poids considérable du réceptif non-marchand si l'on s'en tient à la seule offre officielle, dûment déclarée (tableau 2). A laquelle il faut d'ajouter, dans l'indifférence des pouvoirs publics, les locations clandestines, souvent à prix d'or, des propriétaires de villa de luxe qui les transforment en couchage intensif. Elles représenteraient, car ce ne peut être qu'une estimation, aux alentours du tiers de l'offre marchande d'hébergement. C'est complètement délirant et, en dehors des gains substantiels du loueur qu'il soit Corse ou pas, contraire à l'intérêt général. En effet, ce client-là, celui qui loge chez l'habitant, au noir ou en toute transparence fiscale, est économiquement le moins intéressant : alors qu'il représente près de 80% de l'offre d'hébergement, il n'atteint même pas 50% de la dépense. Dans une opposition brutale, on remarquera (tableau 3) que le tourisme d'hôtel dont l'offre en lits dépasse à peine 20% couvre l'autre moitié.



Mais, comment peut-on laisser perdurer un tel système qui est une injure à tout esprit d'entreprise ?



D'autant que le tourisme en Corse est mal orienté, ou plus exactement il n'est pas orienté du tout, ce qui explique la croissance en volume (tableau 4) ne se retrouve absolument pas dans la création de valeur, comme le souligne judicieusement le document du CGMC.



Ainsi dans l'offre en lits, la part belle est faite aux campings qui ne contribuent pourtant qu'à 12,7% de la dépense, alors que les hôtels, avec une mise en marché trois fois moindre, font quasiment deux fois mieux à 20% (tableau 5). C'est-à-dire, en dépit du bon sens économique le plus élémentaire, l'accent est non pas mis car il n'y a personne au gouvernail, disons plutôt que l'accent est laissé à ce qui rapporte le moins.



Allez bâtir une économie sur un tel laxisme ! C'est un peu comme si on avait la prétention de commercialiser les herbes folles en guise de filière agricole.



L'autre raison du tourisme à la petite semaine que connaît la Corse, c'est évidemment la déliquescence de l'aérien au profit du maritime (tableau 4). Nul ne remet en cause la délégation de service public, confiée à la compagnie régionale, mais Air Corsica n'est adapté qu'à cette mission à laquelle elle doit se consacrer exclusivement. Car, en l'état actuel des choses, la Corse est inaccessible, contrairement à ce qu'affirmait encore récemment Philippe Dandrieux, dans une interview à Corse-Matin (voir édito ci-contre). A cet égard, le jugement du CGMC est sans appel : la progression du trafic aérien est «nulle depuis dix ans». Mais où donc le président du directoire est-il allé chercher le contraire dans un exercice d'autosatisfaction des plus déroutants ? Car, on veut lui concéder tous les monopoles du monde, sauf un où sa gouvernance excelle, celui de l'inefficacité, de surcroît une inefficacité subventionnée.



La Corse est inaccessible parce que la destination est chère. Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer l'heure de vol du Paris-Corse, 71 €, au Berlin-Palma à 48 € ou au Londres-Malaga à 29 € (tableau 6). Mais elle est aussi inaccessible en n'étant pas directement connectée aux grands aéroports européens qui desservent les bassins de la clientèle dont elle a besoin pour rentabiliser son tourisme, Genève, Milan ou Londres.



Il faut compléter ce tableau bien sombre par les atermoiements de la société corse elle-même, qui tout en voulant professionnaliser son tourisme, se refuse à investir dans des infrastructures «désaisonnalisantes» dont les parcours golfiques restent l'emblème. Là encore, il faudrait savoir ce qu'on veut, une bonne fois pour toutes.



A ce cadre local de guingois s'ajoute un environnement national qui pénalise la Corse par rapport à ses principaux concurrents, faute d'une harmonisation, y compris au sein de l'Union européenne, des coûts horaire de la main-d'oeuvre dans l'hôtellerie restauration (tableau 7).N'y a-t-il plus qu'à tirer l'échelle ? Non. Car le Cercle des grandes maisons corses avance des propositions concrètes sur lesquelles nous reviendrons.



1. Le Cercle regroupe l'essentiel des professionnels du tourisme haut de gamme et a réalisé 80 M€ de C.A en 2010 pour seulement 2% de la capacité d'hébergement. Il emploie 730 salariés en équivalent temps plein.



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